Ttu crois m’impressionner avec ton concert de punk ? Ton esthétique DIY et tes principes coolos d’auto gérance avertie, d’autodérision angoissée, d’antisystème subtil, tout le tralala auto/anti/attends je t’explique ? Cette flaque de bière mal dégrossie dans laquelle tu philosophes sera bientôt épongée par des bénévoles ambitieux. Tu fais le sympa avec des top ten de bières bon marchés sans voir tout le travail rigoureux des fonds d’investissements allemands propriétaires, les ingénieurs qui luttent chaque jour pour te fournir ce qu’il te faut en énergie et alcoolémie compétitive. Même tes bières artisanales de mecs motivés n’arrivent pas à s’approvisionner dignement en malt et recourent toutes à l’industrie, cette structure gérée en amont par de sobres ingénieurs, pères de famille risquant leur vie pour Areva, brillants intellectuels au service du développement informatique. Tu me fais marrer. Quoi ? Des gars mettent des menhirs dans leurs vignes et des zikos s’effacent complètement derrière leurs instruments ? Tu aimes vraiment le comique de répétition.

On va situer rapidos les deux protagonistes de ce post un peu longuet : Aluk Todolo est un trio abyssal et dysharmonique partageant régulièrement la scène et le van avec Stephen O’Malley, mythe vivant dans le secteur de l’amplisophie (= philosophie ayant comme objet de pensée les amplis) et de l’herméneutique du larsen. Le Domaine Viret est connu pour sa cosmoculture, sa vinification en amphores et sa cathédrale du vin en pierres de tailles. Voilà. Lecteurs pressés vous avez la baseline.

Place de l’homme dans le monde

Je ne sais pas ce qu’en dit tonton Freud ou les archéologues mais la première rencontre du corps avec la musique est certainement liée à la présence dans notre cage thoracique d’un organe hyper stylé (je veux dire par rapport à la vésicule biliaire) et qui pulse sans relâche comme le pire des lapins duracell. Si on tient debout grâce au sang qui gicle dans nos veines, on ne sera pas étonné d’y voir l’âme depuis des siècles. Cette vitale pulsation qu’elle prenne une dimension tribale, cérémonielle, folklorique, extatique ou festive semble être au cœur du travail d’Aluk Todolo perpétuant cette mécanique salvatrice. Et le Domaine Viret, en mettant en bouteille un jus fermenté qu’il souhaite vivant, semble aussi vouloir préserver les vibrations essentielles. Ce jus si souvent comparé au sang, qu’il soit de la terre ou des hommes, nous ramène au cœur des processus. Viret est un domaine du sud de la Drôme, face au Ventoux, site multiséculaire et recours obligé à l’argument usé jusqu’à la mort : les romains y kiffaient déjà la vibe (dans le vin tout ce qui est vieux rassure). Pour transformer et accompagner la maturation de son vin, dont les plus vieilles vignes centenaires donnent un moût riche et concentré, Viret père et fils ont choisi des principes architecturaux et des matériaux précis pour la construction de leur cathédrale du vin, soit un imposant cuvage construit en blocs de calcaires coquilliers issus des carrières du Gard (oui, comme le pont, romain aussi. Vieux quoi). Bon. De l’extérieur ça ressemble à un blockhaus de type porte Stargate ou clinique de reconstitution du plaisir Raëlienne. Ou peut-être un maya bourré qui n’aurait construit qu’un étage de sa pyramide, construction qui, au passage, fait de la Drôme le département français aux architectures les plus WTF. Mais dedans : une forme de magie opère, l’agencement, le silence, les dimensions, les transferts de matières en douceur, les amphores et leur élégance particulière. Ce travail est présenté comme prolongement logique du site et nous ramène à l’influence des sites naturels sur notre inspiration. Ces hippies de Floyd en jouant à Pompeï recherchaient la même inspiration, la même interrogation sur la place de l’homme dans la nature ou le cosmos, entre absurdité et désir de puissance. « Pour les enregistrements nous avons vécu des expériences différentes à chaque album. L’esprit du lieu compte énormément, il influe sur l’interprétation ; qu’il s’agisse de la grotte qui a abrité les sessions de Descension que la grange boisée du studio Drudenhaus ». Esprit des lieux et influence sur notre inspiration : première approche des forces qui modèlent nos vies.

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Mouvements et agencements

Peu m’importe la réalité du concept cosmico-agronomique présenté lors de la dégustation de la gamme fournie du domaine (des vins de soifs aux complexes assemblages de grenaches centenaires, mourvèdres, syrah, carignan, vinifications parcellaires et subtiles opérations dans les cuves). Ce qui m’impressionne c’est la volonté d’agencer l’espace, de transformer sans renier, d’expérimenter sans cesse, comme une quête renouvelée, un jeu de piste permanent entre soi-même et les éléments naturels. Cette recherche est facilement palpable dans la musique audacieuse d’Aluk Todolo. Une musique exigeante, combinant rythmiques abyssales et textures alambiquées où le jeu des trois musiciens oscille entre extrême rigueur et improvisation « Difficile de mettre des mots sur l’expérience du jeu. L’expérience de la musique en groupe, c’est celle d’une dissolution. La recherche d’un état dans lequel on oublie la matière pour faire s’immerger entièrement dans le son ». Volonté de s’immerger dans un dispositif pour en ressortir un monde en soi, n’est pas sans faire penser à la dissolution de forces naturelles dans une bouteille. Agencement toujours « concrètement, à la batterie, je place mes fûts et cymbales selon une certaine géométrie où chaque élément répond à un autre, et cette disposition forme un schéma appréhendable sur d’autre plans et rend possible une certaine musique, par les correspondances cosmiques/psychiques/physiques. C’est à dire que la musique exige certains mouvements qu’il faut être capable de reproduire physiquement. » On touche ici un point qui me parle : lorsque on écoute ou que l’on goûte, on fait soi le résultat physique du travail d’un autre. Cette expérience sensorielle est unique dans son cheminement, mouvement absolument individuel mais nécessairement agencé. Dissolution du physique par les sens.

 

Techniques de constructions massives

Pour obtenir les résultats précis, vignerons et musiciens développent une approche technique exigeante mais laissent la place aux mouvements et hasards du vivant. Un genre d’ergonomie de la sensualité vibratoire si tu vois le genre. « Le sens qui me guide le plus dans ma façon de régler mon ampli, de me placer sur scène ou en répète par rapport au son c’est le toucher. C’est à dire la sensation physique du son. Je cherche le point précis où je vais ressentir dans tout mon corps les vibrations de la musique. C’est plus important encore que l’écoute, que la balance objective des instruments entre eux. Trouver le point de convergence des résonances». Mise en convergence des résonances que les cosmoculteurs ne renieraient pas, eux qui recherchent des « solutions aux agriculteurs pour rééquilibrer, re-énergétiser et sauvegarder les équilibres vivants et les écosystèmes, favoriser les échanges entre les forces du Ciel et de la Terre » voire carrément « obtenir une intercommunication entre les systèmes biologiques ». Plus que le discours, une fois de plus l’aspect fascinant réside dans la mise en œuvre de ces recherches entre volonté théorique et hasard des rencontres. La rencontre justement avec un potier du coin réhabilite cette vieille idée de vinification en amphores. Sélection des argiles, échanges entre potier et vigneron, visites des domaines italiens … réhabilitation d’une technique, modernisée, s’inspirant des contingences passées. Comme s’ils retombaient sur ce vieux grimoire oublié, réinterprétant ses idées en signes nouveaux. Il y a un (petit) retour des amphores dans le secteur du vin, et on s’amusera des effets balanciers des modes : du bois ! trop de bois ! moins de bois ! pas de bois. L’amphore est moins poreuse que le bois, les échanges oxydatifs s’y opèrent plus lentement, avec plus d’élégance. « Le vin respire moins fort », la concentration se fait minérale et les riches arômes de fruits et de garrigue s’y épanouissent tout en délicatesse. Plus prosaïquement, les anciens et marchands de vins avaient bien capté le truc. Dans les régions du sud où la chaleur est forte, les vins s’évaporent moins vite dans les cuves creusées à même la roche. Il faut relire pour le plaisir ces doctes discussions sur l’évaporation du vin dans les futailles en bois et les embrouilles commerciales en découlant. Toujours cette volonté de mise en forme des forces, ce qui parait ici occulte ou ésotérique est finalement une très pragmatique écoute de nos sens et de la nature. D’ailleurs, Heidegger le nazi avait je crois expliqué un truc du genre, la science sous ses apparat de rationalité est une très transcendantale volonté de puissance tout aussi ésotérique. Mouais, un truc du genre. Finalement nos artistes opèrent à leur manière un genre de synthèse entre un existentialisme chelou « ce n’est pas le matériel qui fait la musique, mais l’idée et les directions prises » et un essentialisme rigide « il n’y a pas de choix, que des nécessités ». On est libre de devenir ce que l’on croit être.

Dissolution du physique par les sens

A l’heure où la musique devient jingle publicitaire et la filière viticole rate des occasions de fournir la grande distribution en mélanges de vins de la CEE, ces artistes ont des allures anachroniques (anachronique à ne pas confondre ici avec archaïque). Peut-être qu’enfin ils me redonnent l’occasion de considérer le temps. Parait que la glande pinéale nous donne une vision du temps rectiligne ou circulaire en fonction du lieu où l’on habite. Pas la peine de courir après l’harmonie préétablie des choses, ma life est disloquée, absurde, livrée au destin sans but de la nature et des applis iPhone. Je suis condamné à être un nihiliste, à sombrer dans le death scandinave, à accumuler dans mon salon du gibier éparpillé sur les murs. Ou peut-être que je m’en fais un peu trop pour ma santé mentale, petit égocentrique que je suis. « L’égo est une notion inventé par les psys, et cette notion s’effondre irrémédiablement au contact de la sensation ». Finalement les groupes de kraut/death sont carrément chamaniques : les sensations douces de cette dolia et ce morceau suffisent à ravir mes sens. Ravir ici est à lire dans sa double signification : soustraire et provoquer du plaisir.

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Ouais. Bon. A 30€ la bouteille on voit bien que des économies d’échelles sont nécessaires. Bouges pas. J’en parle à mes ingénieurs. Nan parce que tu vois leur vinification en amphores y’a des gros gains à faire en rationalisant et mécanisant le processus, on peut éventuellement rajouter un peu d’argile à la mise en bouteille si tu veux.

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Merci à Mme Viret pour la visite un jour férié et malgré un pouvoir d’achat pas très vibratoire m’a fait gouter une quantité folle de trucs. Merci aux Aluk Todolo pour une interview fleuve retranscrite ici au compte-goutte. D’ailleurs je rajoute ci-dessous un passage pour le plaisir, quand je leur demandais si leur musique pouvait être acoustique :

« Notre musique n’est pas soumise aux instruments électriques mais à l’alchimie entre nous trois. On pourrait la jouer avec des cailloux, du bois de cerf et de la peau. La musique que nous jouons est vieille de 300 000 ans, l’usage de l’amplification électrique est finalement très circonstancielle. Acoustique, électrique, c’est pareil pour moi, il n’y a pas de contradiction. D’ailleurs l’électricité et le magnétisme sont des forces naturelles. »

 

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