Nnovembre est un super mois. L’heure grave où tu fais le bilan de l’été avant d’entrer dans cette période caractérisée par la consommation de racines. Et cet été tu as fait le tour des festivals qui étaient tous uniques, audacieux, super bien organisés et sponsorisés par des marques que tu portes dans une parfaite rétroaction. En fait, globalement, les festivals d’été ressemblent tous à ça. Je vais encore passer pour l’outrecuidant de service mais cette astuce pour glisser ma vidéo étant démaquée, j’avoue que le meilleur festival de cet été était l’Humanist SK Festival, justement organisé par les deux labels susnommés dans ledit titre du festival. J’étais invité à servir quelques coups bien sentis lors d’une mémorable soirée d’été, squat tout confort, artistes et organisateurs rivalisant de sympathie lunaire. Avec mes verres à 3 € j’avais l’impression d’être le Kerviel de la soirée. Retour sur la sélection du 21 juin.

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Véritable havre de coolitude franche et sans moustache, programmation curieuse et ambitieuse, bienveillance quasi monacale envers le public (de la nourriture à prix libre, tu vois le genre), dispersion géographique et thématique ; ce festival est une invitation à la dislocation heureuse du sens musical. Sans vous refaire le bouquin, la question de la musicalité dans une société, balançant entre aristocratie de la partition et omniprésence trop profane du chant, pose question et fige bien souvent le goût dans ce qui est forcément bon, le jugement dans ce qui est obligatoirement arrêté et les pratiques dans ce qui est inévitablement cadré. Réussir à sortir de l’ethno-rigolo par le haut, c’est assurément la plus belle performance de la programmation de l’Humanist SK festival. Comme le dit avec élégance Despo Rutti « si c’est grâce aux colons que j’peux jouer du synthé, qu’ils me laissent les fouetter, j’leur offrirais un Jembé ». Retour sur 3 artistes qui ont marqué cette édition.

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Hraïr Hratchian envoûte l’assistance avec son duduk atmosphérique qui au-delà des ambiances à la Homeland ravive des émotions brutes. Celles de la contemplation. Celles de la peur face à la mort et la beauté surréelle qui l’accompagne. Le tralala des grandes questions dans une sauce dada, assurément Hraïr est le plus québécois des arméniens. A la fin du concert il nous parle liturgie arménienne et de sa démarche qui, en piochant dans des mélodies médiévales, recherche quelque chose de fondamental. Entre humour canadien (« oui c’est pas encore très en place mon show, je me suis emmêlé les pédales » référence à une littérale défaillance de pédales pendant son concert) et recherche de sensations pas vraiment dubstep niveau thématiques abordées « ces vers que je joue parlent de la contemplation des arbres, des oiseaux et de l’émotion que cela peut susciter ». Des hymnes hors du temps parfois très simples mais originellement encadrés par des règles d’exécution strictes, ici réinterprétés et ressuscités avec bravoure. Je proposais alors une douceur italienne, volupté d’Elisabetta Foradori, un vin d’un touché hyper soyeux, une liqueur très nature, sombre aux reflets violacé. La papesse de la biodynamie, travaillant les cépages autochtones (Terodelgo) et vinifiant avec ce que donne le ciel. Un vin élevé en amphore, clin d’œil à ce recours aux outils d’un autre temps, amphores et duduk, revivifiant des terroirs ou des répertoires qu’il serait trop simple de vite oublier. Ce recours à ce qui est ‘nature’ donne finalement quelque chose d’intimement humain, très humain. Tu sais un peu comme la mort qui donne naissance à l’art, ce dommage collatéral au final pas si mauvais … Cils et papilles choyés par de si soyeuses simulations, nos yeux de larmes remplies fixaient le ciel. Un ciel si lointain qu’il nous écrase, si proche qu’il nous enveloppe et nous donne à voir au plus profond de nous-même.

Puis débarquent les Sex, Drug et Rebetiko. Un blues méditerranéen pas piqué des tatanes, des histoires de castagnes et d’espoirs échoués sur les ports, l’horizon et la sueur comme seules enveloppes corporelles. Ça braille, ça sort tout un tas d’instruments bizarres, ceux qui font encore appelle à des luthiers, ceux qu’on trouve dans les arrières boutiques, les greniers chez papy, ceux qui prennent la poussière et qu’on frotte pour en faire sortir les génies… Alors ça frotte allègrement tout ça dans un joyeux vacarme, ça rentre, ça sort, collectif à géométrie variables qu’ils disent. C’est pas un office religieux, c’est pas une ode à la tablette tactile ou gravée, la circulation est libre et le concert dure au gré des apports des musiciens de passage, des réactions avec le public, entre clap clap fougueux et sieste rêveuse, de la nuit qui s’éternise et cette voix du maquis qui agonise. J’ai ouvert pour fêter ça un blanc du domaine Hatzidakis, posé sur l’île de Santorini. Des vieilles vignes sur sols volcaniques, des terroirs cartes postales aussi clichés que ceux que j’ai sur le vin grec : une piquette à peine discernable d’un raki, tout juste utile à dissoudre les calamars frits. Et là, je ravale mes clichés au détour d’une chaloupe de bouzouki, ce blanc est réellement volcanique : ça pétule mon pote, c’est vif et gai, ça donne un gras discret suffisant pour pas te découenner la gencive, c’est incisif comme les histoires de canifs chantées par Sex Drug et Rebetiko. Et ça se termine sur une note salée, comme ces terres volcaniques éteintes mais encore bourdonnantes de vies et d’aventures marines.

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Le festival proposait aussi une projection de quelques films de Vincent Moon. Projection quasi mystique tant le public était capté, silencieux, happé par des images d’un monde pourtant réel et que nous partageons tous. Au milieu d’une sage assistance, je checkais discret les résultats de la coupe du monde sur mon iPhone (coupe du monde + iPhone = double peine, le Kerviel de la soirée je te dis…). Rim-K et sa bande faisait fondre les Suisse, Vincent Moon diffusait la magie des confins du Caucase au bord de la Saône… le monde est peuplé d’infinies beautés. J’ai donc écris à  Vincent, justement calé tranquilou au Brésil entre un match de coupe du Monde et une conf TED, et par email avons parlé de son travail. Je colle ici son interview, car je suis une grosse feignasse à la bourre ne sais comment traiter autrement la richesse du propos :

W&N : Pourquoi ne pas avoir suivi cette voie royale blogo->arte->ABC Tv où tu aurais pu faire des trucs genre Vincent Moon présente les « Stones dans un volcan », « Einstürzende dans une chambre froide » « Coldplay cover Stockhausen dans un hélico » ou  « 50cent Feat. Junker à la FED bank  » ?
Vincent Moon : Pour plusieurs raisons, d’ordre de liberté artistique d’abord, et suivi de près par une volonté de mettre en lumière ce qui est trop souvent dans l’ombre ou négligé – il y a bien plus à la musique que le business musical et tous les groupes qui y font carrière. Je n’ai vraiment découvert cela que sur le tard, sur la route, hasardeusement. Mais la responsabilité d’un enregistrement sonore et visuel rentrait en jeu, et la conscience de devoir documenter des cultures musicales bien plus riches que les musiques occidentales en générale et de leur offrir un piédestal poétique loin des enregistrements si peu inspirés du domaine ethnographique pur.

W&N : Quelle est la différence entre un selfie et les « petites planètes » ?
Vincent Moon : Aucune, ou si peu. J’y mets juste un peu plus de temps et d’énergie.

W&N : Il y a dans ton travail un genre de balancement entre le « passage, mouvement, écoulement » de celui « qui passe » et l’archivage, la compilation, la collection de « ceux qui restent ». Je sais pas trop comment décrire mais vois-tu ce que je veux dire ? Cette contradiction entre le nomade et la nécessité pour que le nomade ait des choses à voir que certains restent et « préservent » des cultures ?
Vincent Moon : Absolument. On pourrait parler longtemps de la ‘distance à préserver’ envers un autre. Et de ce que la notion de respect envers une culture signifie vraiment. Je me rappelle tout de suite un sentiment qui m’avait traversé après 3 mois de recherches musicales en Indonésie – je regardais par la fenêtre de la voiture et je dis à mon amie qui conduisait – « il faut que je parte maintenant, je ne vois plus ton pays ».

W&N : Ta manière de faire de l’image immédiatement reconnaissable (et largement copiée désormais) te permet aujourd’hui de traiter sur un mm plan un groupe de star du rock et un groupe de vieux azéri sur une place. Volonté de déstarifier ou starifier tout le monde ? Qui est le personnage central au final ? la musique ? l’image ?
Vincent Moon : Le personnage central, idéalement il disparait dans un mouvement harmonieux qui tente d’unir premier plan et arrière-plan, qui démystifie le mythe et recrée une légende avec le passant. Une phrase de Mircea Eliade: « l’expérience chamanique est la dissolution extatique de l’ego ». C’est quelque chose que j’ai réalisé au fur et à mesure des enregistrements et qu’une expérience d’ayahuasca un soir m’a montré plus clairement que n’importe quelle leçon de vie. On est tous des chamans en puissance aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire.

W&N : Financé par des dons, Creative commons … c’est quoi ton business model ?
Vincent Moon : Vivre de peu, d’amitiés et de troc au quotidien.

Il faut que je parte maintenant,
je ne vois plus ton pays

W&N : Les ethnologues ont longtemps théorisé sur le rapport entre le regard et l’écriture, comment décrire une culture, doit-on analyser, interpréter ? Est-ce que tu te sens une âme ethnographique où l’écriture serait remplacée par l’image ? Comment fais-tu pour éviter le folklore fastoche ou des mises en scènes trop évidentes ?
Vincent Moon : Je me laisse porter, je laisse la vie dicter ses règles et je suis les intuitions qui passent. Peu de recherches en amont, peu de temps passé, juste le sentiment d’une énergie qui traverse et arriver à la capter, à s’y accrocher, et se laisser aller avec elle. Difficile à mettre en mots sans tomber dans le cliché mystique. Mais je suis assez certain que la préservation de la culture locale aujourd’hui passe non plus par l’étude écrite (qui a souvent été faite, et bien, au cours du 20ème siècle) mais par l’expérimentation poétique avec éléments piliers et éléments rapportés. Cet exact échange est difficile mais il est primordial maintenant.

W&N : As-tu déjà montré tes films aux personnes filmées ? Serais curieux de leur réaction, justement dans le rapport « je vous ai filmé comme j’ai filmé Arcade Fire – bien que ce groupe soit certainement moins connu en Ethiopie »
Vincent Moon : Bien sûr, je le montre et le donne tout le temps, l’enregistrement est un échange, vous me donnez un lit pour ce soir, on fait un film demain matin, que vous pourrez utiliser comme bon vous semble. Les réactions varient énormément, selon l’intérêt que l’on porte a un certain langage visuel. Sur ce point, je tente d’unir mon amour pour un langage cinématographique assez précis et expérimental et une forme qui soit ouverte autant que possible aux spectateurs les plus divers, sans leur demander une connaissance approfondie des théories du cinéma pour en profiter.

W&N : Pendant longtemps la « world music » n’était que le fourretout condescendant d’une industrie occidentale préoccupé par la nouveauté facile. Tu vois comment le futur de la musique en tant que « sound explorer » ?
Vincent Moon : Un retour, partout dans le monde, vers une musique locale qui aurait intégré des éléments d’ailleurs. Cela se fera plus ou moins bien, mais les démarches les plus expérimentales auront un mot à dire sur l’identité d’un village plus que n’importe quelle autre approche.