Mmondkopf fait n’importe quoi. Il est sensé n’être que la jeune pousse brillante, le prodige d’une techno française bien coiffée, le messie attendu depuis genre, je sais pas, Manu le Malin ? Un mec parti pour faire une carrière pépère à balancer des infra avec la touche espace de son mac. Mais non. Il fait n’importe quoi et vient d’enchaîner coup sur coup un album d’expectative sombre entre doom à capuche et péplum à sandales (Hadès) et remet ça avec Extrême Précaution, un side-project d’harsh lounge (tu te rappelles les compils Buddah Bar ? Le même genre de chill, style sumo qui dégomme des yakuzas en se brisant des bouteilles de Nika sur la tête). Alors quand le Heart of Glass Heart of Gold Festival m’a invité à servir des coups dans un bungalow dédié (on ne présente plus le HogHog et ses bungalove), des larmes de sang m’en ont coulé. Je choisissais quelques vins lunatiques pour honorer la présence de Mondkopf et de The Soft Moon en Ardèche. Un choix éminemment visionnaire car ces deux artistes, très exactement, et ce dès le premier soir du festival, se devaient d’annuler leur set. Le ciel ayant décidé de reprendre ses droits, la foule rassemblée pour la grand-messe n’eut de sang à boire que celui des nuages. Ceci est donc un live report de live annulé. Wine & Noise toujours à la pointe journalistique. Et pour deux artistes qui finalement n’ont pas joué, ce non-live report est effroyablement long. Vous êtes prévenus.

Le lendemain du déluge, nos bungalow flottaient dans la forêt et les quelques âmes sauvées envoyaient colombes et corneilles tester la température extérieure. En passant la tête dehors, je croise le regard de Paul (Mondkopf donc) faisant le bilan des dégâts. Musique électronique et déluge astronomique ne font pas forcément bon ménage. Tandis que les festivaliers étendaient jaquettes de bonne facture et lunettes de plastique au soleil, Paul faisait sécher ses machines. Un peu désarçonné mais heureux de cette improbable configuration, à la recherche d’un café, je lui donne RDV pour une dégustation plus tard dans la journée.

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L’assemblage qui ne tient qu’à une méninge du frontal et du cortex

Dégustation donc. Que choisir ? Mondkopf manie les textures et les matières avec précision. Une musique puissante, taillée pour la guinche mais suffisamment ciselée pour le plaisir de l’écoute. Et surtout, une liberté résumée par cette photo de presse où le jeune lunaire porte un T-shirt Eyehategod. Une agilité à piocher dans toutes les musiques, y compris les plus extrêmes et musclées, pour en sortir une synthèse hyper ciblée, plus subtile qu’une technoise de kermesse SM. Alors je recherche un artisan maniant les textures et ne s’interdisant aucune digression dans le répertoire infini de la nature. Pierre Cros est vigneron dans le Minervois. Il utilise une quantité de cépages avec une franche liberté, ne s’interdisant ni cépages portugais (Touriga nacional), ni italiens (Nebbiolo), ni cépages du cru oubliés et méprisés (Picpoul noir, Alicante, Aramon), tout en maniant à la perfection les standards de l’appellation (les toutes puissantes GMS : Grenache, Mourvèdre, Syrah). De cette riche et variée matière, il extrait aussi bien les cuvées classiques (son Minervois Tradition est un impeccable représentant de l’appellation puissance-garrigues-épices) que les cuvées si justement nommées ‘Mal Aimés’, assemblage d’un tas de trucs dont personne ne veut (ou voulait, le retour en force des vieux Carignan dans la région faisant trembler les GMS). Avec son sourire en coin et sa carrure XL, Pierre Cros pioche et expérimente, avec en seule ligne de mire le plaisir de bien se nourrir. De cette dégustation chez Cros (dont je ne garderai qu’une sélection forcément limitée pour le HogHog) je ressors avec en bouche des motifs répétitifs, des jouissives progressions et des combinaisons propulsives. Ça me rappelle quelqu’un. Mondkof c’est comme si Charlton Eston jouait dans Transformers : de la castagne et des cascades mais avec une infinie prestance, de la dignité dans l’effort et le port-haut du sabre. Appelons ça noblesse du kick.

lorsque l’agencement des organiques matières se fait élégiaque

Mon rapprochement entre les deux artistes est donc évident : lorsque l’agencement des organiques matières se fait élégiaque, tes yeux se ferment car ta bouche et tes oreilles voient enfin le monde dans toutes ses dimensions. Savoir manier les contrastes n’est pas juste réussir à mettre tes crayola dans le bon ordre des nuances de gris ou rentrer ta chemise boutonnée dans ton slim. Je sais que tu vois le genre.

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Compte pas sur Pierre Cros pour jouer le vigneron star. Se revendiquant paysan, roulant les R, affichant au caveau son côté rugbyman, une dégustation chez Cros est exactement celle annoncée par ses étiquettes : liberté de faire. Compte pas sur lui non plus pour vanter un terroir unique au monde, un trésor que seuls nos ancêtres forcément géniaux et la géologie forcément unique nous ont légué. Cros n’est pas de cette gamme marketing, un simple amour d’une terre aride et rocailleuse, du travail bien fait, de celui des hommes qui aiment leur métier et qui osent utiliser sans emphase ou perversité le mot ‘respect du client’. « Tout le monde avait des vignes dans la région » lance-t-il dans une parfaite autodérision, désacralisant en passant un monde professionnel qui se croit bien souvent plus issu de la cuisse de Jupiter que du secteur primaire. Justement, faut-il penser au client public pour lui faire plaisir – question fondamentale à dimension ésotérico-érotique sur la relation public-artiste ? Intéressante rhétorique de l’artiste entre autisme – replié sur l’œuvre et vivant pour elle seule – et hystérie – s’enroulant dans le public ou lui marchant dessus dans des bulles en plastiques. L’artiste, musicien ou vigneron, est une sorte de divinité post-moderne tantôt cloué sur la croix des critiques tantôt ressuscitant les morts comme autant de références oubliées. Je pose cette question en moins tordu à Mondkopf « si tu fais de la musique n’essaye pas de t’adresser à un public, fais ce qui te fais plaisir », magnifique échos de Pierre Cros : « je n’ai pas la prétention de vous apprendre à déguster mes vins, quand, avec quoi et pourquoi pas avec qui ». Voilà, mon problème fondamental étant résolu, on goûte ?

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Les vins de Cros présentent une telle palette tactile que tu révises sans t’en rendre compte un sens pas toujours évident à cerner quand on ouvre une bouteille : le toucher. Tanins rugueux, soyeux, âpres, tendres, fondus ; sucrosité ronde ou dure (tu sais comme le sucre peut être en poudre, en morceau ou de glace), ils me rappellent que le vin est aussi un liquide qui dans sa coulée creuse des paysages géologiques internes et éphémères entre sédimentations (lorsque les vins épais t’encombrent la bouche) et érosions plus ou moins violentes (lorsque les tanins vifs t’éclaircissent les gencives ou fondus lorsqu’ils te sculptent le palais tout en nuances). On repense ici à la mise en valeur des couches sonores par le mixage, élément fondamental de la musique électronique qui en jouant avec les filtres, les enveloppes et les égalisations crée maints paysages qui te caressent ou hérissent les cils auditifs. Et c’est l’une des grandes qualités de la musique de Mondkopf : « mes méthodes sont toujours le fruit d’une idée plus ou moins précise puis du hasard, de la bricole … il fut un temps où je me prenais beaucoup la tête pour arriver au son que je voulais mais l’expérience fait que c’est moins le cas aujourd’hui. Je peux tout de même facilement me perdre dans le mixage. Je suis un amoureux des textures sonores du coup je m’arrache souvent les cheveux pour que tout soit bien mis en valeur, il faut toujours garder en tête l’importance de la dynamique et de ne pas toujours tout mettre en avant ».

Beaucoup de vignerons se retrouveraient certainement dans ce casse-tête : intensité de l’extraction, du pigeage (pour extraire tanins et couleurs de la peau et des rafles ; de manière plus ou moins mécanique, plus ou moins longue), du bâtonnage (pour remettre en suspensions des lies pour apporter des arômes nouveaux et plus de corps). Taraudantes questions : quelles sensations mettre en valeur dans ses vins : le fruit, le corps, l’acidité, l’élevage, le bois ? Élargir ou centrer la palette aromatique ? On retrouve sans mal ces dilemmes de chaque jour où seule la main d’authentiques artistes peut donner des résultats non formatés, tel ce Nebbiolo d’une grande clarté « c’est vrai y’a pas beaucoup de couleur, on a été léger sur la macération », ces vieux Carignan « on a encore vendangé trop tard, on risque les dérivations bactériennes », ou cette profonde et verticale syrah « Les Aspres : tu as 2 ceps dans une bouteille ». Ces choix de chaque instant qui façonnent le final… Et le temps qui imprime sa marque, incompressible donnée économique : « Les gens sont pressés on a trop de demande faut faire de la mise en bouteille rapide et on est obligé de trop filtrer, le vin perd ». Alors avec quelques Hoggeurs heureux on prend le temps de gouter tout ça, une douce après-midi post-cataclysme en Ardèche… Et pour resituer l’ambiance je cite Pierre Cros, qui en parlant de la garrigue qu’il entretient comme partie intégrante de son domaine ‘viticole’ et dans laquelle il a planté des chênes truffiers, me sort : « le gars m’a vendu des chênes ça c’est clair, mais truffier ça j’en suis moins sûr ». En goutant la cuvée ‘Mal Aimée’ je repense à ces mots de Mondkopf « j’utilise un petit synthé fabriqué par Korg : le monotron. Il en existe trois différents et j’ai celui avec le delay. C’est ma copine qui me l’a offert et je l’utilise partout ! Je ne suis pas le seul je crois. Il fait un peu gadget mais a un son puissant si tu l’amplifie et fait de très beaux bruits bien débiles». Lorsque Rembrandt dans un célèbre autoportrait affichait sa maitrise un traçant deux cercles parfaits, il tranchait les débats d’alors avec une discrète ambition. Certes le portrait dévoile la cuisine interne du peintre, celle des pigments et des liants, des coulures et bavures, des zones d’ombres volontairement laissées telles quelles. Mais il nous laisse admirer dans un clin d’œil la fulgurance de son tracé, un cercle simple et expéditif. Quelles que soient les matières ou les recettes, il y a ceux qui savent dans un geste fluide sublimer le plus basique des ingrédients, cépages oubliés ou synthés bas de gamme. Et balancer la sauce pour le plaisir des quidams.

De la réhabilitation des cloîtres

Depuis quelques temps, In Paradisium, le label fondé par Mondkopf, balance quelques sauces bien montées, réhabilite nos cloîtres et les soirées devenant sous son empreinte ‘séminaires’ (le latin seminarium pépinière quoi, la semence, l’origine) réaffirment le principe vital, le coup de fouet bien placé, la pulsation comme horizon possible de nos angoisses. Amusant cette pépinière qui utilise l’iconographie religieuse et l’intériorité classique pour son panorama d’électro sévère – de Somaticae et son ambiant psychiatrique à Qoso et sa techno Poutine –  me rappelle le fourmillement créatif et stimulant des labels frères ennemis M-Tronic et Parametric, lorsque Mlada Fronta et sa clique industrielle ravageaient le début des 2000s.  Les ruines de l’appareil productif occidental abritaient la culture des friches autogérées et sauvages aujourd’hui reconfigurées en food court à concept aussi free qu’une galerie marchande Leclerc. In Paradisium trouve à son tour refuge dans les ruines non moins occidentales de l’appareil spirituel et le recours à une transcendance évacuée, liquidée par un cirque trop cynique, nous offre sur un dancefloor devenue nef post-moderne, une sacralisation laïque du beat, de la pureté musicale et la propulsion vers des espaces vierges et inaccessibles. In Paradisium, à chaque nuit suffit sa peine.

Bref, heureusement Mondkopf n’a pas quitté le HogHog sans nous gratifier d’une Blogo session et finalement d’un DJ set syndical. Toujours ça de sauvé des eaux. Ce qui n’était pas le cas de The Soft Moon, deuxième chapitre de cette dégustation épique à laquelle participaient quelques crudivores de passage. Donc The Soft Moon que nous n’aurons vu qu’en line-check et pu au moins reconnaitre le son. Groupe de musique électronique qui sonne comme un groupe de rock, c’est synthétique mais joué, les atmosphères sont léchées et la rythmique est droite et obsessionnelle. Leur cold-wave / post-punk est donc globalement ultra efficace et les écarts parfaitement maitrisés, tout en déployant une délicate mélancolie – pour les voir on se rattrape ici par exemple. L’occasion me semblait idéale pour parler du domaine Pélissols car c’est un lieu où l’on manie à merveille des atmosphères imprévisibles et détonantes tout en ayant une base droite, tendue et rigoureuse.

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Quand on ne jure que par le vivant

Vincent Bonnal est œnologue, a traîné son bouc autour du monde et après plusieurs années en Chine décide de revenir au bercail pour y construire sa muraille contre les invasions du vin industriel. Il reprend alors le domaine familial dans la vallée de l’Orb, quelque part dans le Haut Languedoc. Seul à bord, il remet tous les compteurs à zéro (oui, zéros comme l’album des Soft Moon) : vignes, vinification, communication, commercialisation. Recentrant le domaine sur des pratiques agronomiques naturelles mais pointues et sans gadget (« un cheval dans les vignes pour quoi faire, je ne labour pas »), Vincent produit aujourd’hui des vins propres – aucun ajout de synthèse – et techniquement irréprochables. Aucun défaut, nets, carrés comme la rythmique des Soft Moon. Alors quand je lui demande, un peu fanfaron bien sûr, pourquoi tant et trop souvent de défauts chez les vins natures (les volatiles, les bret et toute cette joyeuse faune parfois un peu trop expressive), il me sort telle une baguette magique une vieille brosse à dent. Magie du scénario car il se trouvait effectivement une brosse à dent planquée derrière une cuve quand je lui pose la question – Vincent Bonnal #storyteller. Un seul mot d’ordre : l’hygiène et la brosse à récurer, toutes les cuves et tuyauteries y passent méticuleusement, dusse-t-il utiliser une brosse à dent pour les inaccessibles recoins. Quand on ne jure que par le vivant, on sait aussi en maitriser les ardeurs.

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Une dégustation chez Vincent c’est l’assurance d’être reçu au top (olives lucques incluses), de boire du bon et sain mais aussi de chopper quelques succulentes punchlines. Limpide explication : « la biodynamie c’est comme la médecine chinoise : des trucs empiriques sur lesquels on a mis des théories plus ou moins fumeuses. La force tellurique de la corne de vache ? Ouais c’est du levain quoi ». Lucide constatation : « Bon faut être aussi pragmatique, à force de descendre les rendements je vais me trouver en dessous de 10Hl et là je suis pas rendu ». Taquin : « Les gens débarquent ‘c’est quoi comme cépage ? du carignan, on est dans l’sud là non ?’ Non. Du merlot, on a de superbes plateaux argiles calcaires comme à Saint-Emilion, on va pas se priver ! ». Impassible, quand son père observe la reconversion des vignes sans traitement chimique, enherbement total, pas de labour « te plante pas hein, j’y crois pas à tes trucs », il l’emmène faire un tour dans les vignes en août (alors été pourri, froid et pluvieux donc très risqué) « alors, y’a du mildiou ? »… Et encore très taquin quand il parle des KOL du pinard « un expert doit être catégorique, il ne doit jamais changer d’avis sinon c’est un tocard».

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Retour dans les verres du HogHog, on a dégusté son blanc, bel or pâle, étonnant assemblage de muscat et chardonnay mais qui ne sonne ni comme l’un ni comme l’autre, comme s’ils avaient été tous deux passés dans un flanger effect (nan parce que touriste comme je suis muscat = frontignan = cubi = tenue légère et affriolante = magie de la technologie d’extrusion sous haute pression). Et là non, c’est complexe, la vinification tendue apporte une belle acidité, des arômes pour le moins lunatiques car d’une bouteille à l’autre je ne retrouve que partiellement mes marques. Magique. Puis son rouge d’une belle structure, toujours très droit dans ses bottes donnant une assise assez puissante mais un tourbillon frais et épicé ravive un scandale qu’on imagine tout proche, exactement comme les stridentes saillies de Soft Moon perturbent tout en finesse son déroulement mécanique. La gamme de Vincent est jeune mais on est certain d’y revenir… Impossible de terminer la visite du domaine sans qu’il te fasse aussi déguster ses sols : ça gratte, ça hume, ça s’extasie devant le retour de la vie, fût-elle envahissante et transformant les vendanges en expédition tropicale (non il a promis de nettoyer un peu avant). Regarde autour de toi : des forêts, luxuriantes mais sans apports d’engrais, le vigneron se rêvant alors permaculteur et respirant les masses d’air incontrôlables « j’ai des plateaux calcaires, beaucoup de vent : c’est la meilleure prévention sanitaire ». Les récentes intempéries et les considérables dégâts de la ravine dans les vignes de la région (les manques à gagner climatiques ne se comptabilisent pas seulement du côté des organisateurs du HogHog) ne peuvent que donner raison à l’approche agronomique promue par les adeptes de l’enherbement vrai et total, celui qui redonne ses fonctions protectrices et nutritives au sol…

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Considérations pédologiques et spirituelles de haut vol, on a encore ouvert quelques fioles lunaires de la région, dont le « sur la lune » du Clos du Gravillas, on a papoté cuisine française, on est sortis profiter du retour du soleil sur les paillettes de Moodoïd… Bref, on a fait les patachons en vacances avec l’impression que Pitchfork était un blog de canoë kayak et que la descente de l’Ardèche n’avait jamais été aussi gouleyante. Je ne peux alors terminer ce live report sans évoquer Omar Souleymane. Oui. Oumar Souleymane. Avec comme seul line up une moustache et un synthé il a fait passer La Femme pour une ménagère de plus de cinquante ans. Moi, le vieux snob en perfecto n’ayant qu’une éventuelle et approximative admiration pour The Body ou Star of the Lid, je me suis retrouvé à faire des youyous et tapoter dans les mains comme un danseur de macarena. Patachons je vous dis.

Merci à Jean Marie, Marie et Melville pour l’invitation, merci aux vaillants et internationaux participants à la degust