Aah ouais d’accord, t’as organisé un concert à la ferme ? Avec le purin et tout ? Devaient être content les yuccies. Les santiags dans le fumier. Genre tout le monde qui pisse dans des copeaux de bois ? Ah ouais d’accord. Écolos. Vite ma douche galet. T’avais un sponsor Grolsch ? Ah ouais d’accord genre bière locale brassée avec les pieds, hors de prix et imbuvable. Ah c’était 2 € le demi, genre 8.6 en moins cher et meilleur ? Ah ouais d’accord même pas de partenariat avec The Drone ? Y’avait personne non ? Ah ouais d’accord le mélange des CSP, les rurbains à la rencontre d’authentiques paysans ? Découverte d’une mamelle de chèvre/communion/ascenseur social/égaux face à la mort ? Ah ouais d’accord, genre vous avez joué au milieu des boucs ? L’odeur et tout ? Ah ouais, genre concert dans un lieu atypique/post-Blogo/Architecte de France/rentabilisez notre patrimoine ou je vends tout au Qatar. Un truc de WASP qui défendent leur niveau de vie acquis sur l’inflation des trente glorieuse et qui pleurent la fin de la fête ? Ah ouais avec des produits locaux, genre le Made in France nouveau glamour. Et vous avez bu de la chicorée ? Ah ouais d’accord pas de sponsor Ray Ban ? T’as fait comment pour payer les cachets ? Ah ouais mais t’as vu ta prog. Genre groupes occultes/scène locale pour mec à gilet, groupes de vieux noiseux qui font de la folk parce que le backing band s’est trouvé un vrai job pour arrêter les Daunat en station-service ? Genre dernier blaireau qui commande des disques sur le budget de la mairie pour remplir une médiathèque et qui décide de manger sainement. Avec les enfants en écharpe, locavore et jouets en bois ? Electricité issue de l’uranium équitable ? Ah ouais d’accord hashtag responsablemaispascoupable. Ah ouais d’accord, vous avez bu du Gangloff ? Ouais t’as raison, petit domaine sympa. Ah ouais. En fait t’es un gros bâtard non ?

Salut les chefs de projet. Tu as vu par cette intro astucieuse j’ai retranscrit ce feeling étrange du mec qui se lance sans trop de filet dans l’escalade DIY (oui oui comme dans les pubs Subway) pour obtenir le retour approbateur du public. Approbation essentiellement sous la forme d’une présence physique au dit événement.

LIVE AT PAMPILLES GAEC DE PAMPILLES/ LES HAIES (69) WINE AND NOISE FESTIVAL

Ce public étrange et versatile grâce auquel tu peux organiser un super concert devant personne. Ce gars qui se dit que tout devrait être mieux, se faire de manière naturelle, avec spontanéité collaborative et évidence du bien commun. Ce gars qui systématiquement oublie des lignes quand il fait des sommes dans Excel, et qui reçoit comme réponse à ses mails des gens qui lui disent vu. Est-ce vraiment l’aboutissement civilisationnel ? En gros, dans ce Hors-Série, nous allons parler du Live at Pampilles, ce micro-festival organisé dans une ferme. C’est-à-dire : « Tu vois cette grange remplie de foin ? En général elle est vide au printemps, on pourrait se faire un p’tit concert de jazz manouche ? ».

Capitaux propres

Nous avons donc décidé de transformer un élevage caprin en SMAC décroissante. Vois-tu le genre ?

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Sans subvention ni sponsor, le principal challenge était, tout en conservant les fonctions productives du site, d’assumer la gestion des flux : frites, bières et toilettes. Trouver des verres aussi. Une simple mécanique des fluides, la gestion des entrées/sorties, une grosse table de mixage connectant les besoins vitaux de 500 personnes. Après, techniciens amateurs et musiciens professionnels connaissant la division du travail, ils pratiqueraient l’amusement avec application et combleraient de bonheur simple un public choyé. La densité de photographes et d’enfants donne une idée de la catégorie socio-professionnelle présente, mais sans autre jugement de valeur, nous ne sommes pas Emmanuel Todd pour analyser plus finement l’esprit Pampilles (oui oui tu as vu on change de temps dans la narration, c’est pas très pro tout ça).

Hedge Funds

Après avoir sérieusement été refroidis par notre pouvoir de curateur [l’absence de public rappelant douloureusement la nécessité de ne pas trop exagérer la prise de risque lors d’une soirée qui a vu 13 personnes au grand maximum assister au concert des pourtant extra The Dead Mantra VS l’émérite barbu Vincent Bonnal (Lyon, ville de lumière, d’avant-garde et d’underground, pourquoi as-tu disparu, ce douloureux soir du 28 février pour le W&N #6?)] nous décidâmes donc de déplacer le public lyonnais sur le plateau des Haies. Oui, vers Condrieu. Mais au dessus.

PampillesEntreprise périlleuse sans appui formel des TCL ou de über. Afin d’assurer un minimum le fond usé de nos poches, nous choisîmes l’horreur absolu : le crowfunding. Crade. Ulule. Grimace d’écœurement. 3000 boules rackettés à des innocents et la conspiration devenait réelle. Réalité récapitulée ici en images et quelques informations sur le déroulé du 9 mai 2015 (oui, ce post publié en novembre laisse entrevoir la puissance rédactionnelle de ce blog).

Produits dérivés

Begayer eut le genre de courage collaboratif qu’il faut pour ouvrir à 16H. Circuit bending, compositions osées, interprétation habitée, luthiers post-modernes aimant les boites de gâteaux secs. Le public qui débarque « super le coin, viens on va voir les chèvres, attends regarde y’a un groupe qui joue, ouais attends on va voir les chèvres ». Begayer crée un univers ingénieux, faisant passer un live de Fauve pour une vidéo Castorama. Une poésie à la violence contenue, sensible, rêche et captivante. Une ouverture parfaite par un groupe que l’on espère revoir très vite.

begayerPuis il eut, roulement de tambour, Rature dans les boucs. Sur le papier on trouvait l’idée bonne et le Farmer se réjouissait d’apporter un divertissement alternatif à ses protégées. Mais quand pendant les balances les chèvres se sont barrées dans un coin effrayées par les infra-basses, j’ai sentis comme un malaise. Portant sur mes épaules toute la souffrance animale, le combat anti-spécisme, l’abattoir d’Alès. La culpabilité de ne pas être déjà vegan, l’impression d’être fabricant de logiciel pour VW. Bon finalement elles ont kiffé les chèvres, plus perturbées par les applaudissements que par les Death Grips de la Guillotière. Et Rature a relevé le défi devant quelques boucs blasés et des jeunes chèvres enthousiastes, balançant ses lyrics au bifidus actif à un public en pleines sensations pures.

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Il fallait alors résister au plaisir du foin frais pour retourner sous la grange où ces chers Magneto balançaient leur noise canal historique avec la rigueur d’un double décimètre en fonte. Oui, à 18H, apéro sympathique et champêtre sous les salves du trio au son impeccable. Pétillant.

Puis Sathönay dans un genre de Silver Mont Zion pro-palestinien apportait un vent d’Est caressant cette délicieuse fin d’après-midi. La formule trio est un bonheur pur, décharge d’émotions en équilibre, puisant dans le folklore ce qui tient les hommes debout et dans la dissonance ce qui les tient éveillés. Ils viennent de terminer leur enregistrement studio. En passant …

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N’ayant ni la place ni le temps nous avons ensuite relativisé le planning en créant une brèche dans laquelle Tamar Aphek s’est glissée telle une muse entre deux bâtiments d’élevage. Scène montée sur une moquette au milieu des orties, soleil couchant sur un set psyché et romantique, public allongé dans l’herbe, pourquoi demander l’autorisation d’être heureux ? Retour sous la grange où Rank ont transformé l’étable en fabrique industrielle, envoyant des briques rouges vers l’horizon.

Rank7

Classe, plumage et ramage d’une égale facture, précision et tranchant, Rank c’est du post-punk Wilkinson.

rannnk Puis les 2 Boules Vanille ont fait couler la sauce pomme-frites, la grosse mayonnaise synthé-batteries, celle en bidon de 5L avec bouton pressoir. Efficace, nutritif, un set de junk-athlétisme. Comme on aime, parfaite mise en jambe avant la débauche de déhanchés qui nous attendait. Car The Missing Souls ont mieux compris le rock’n’roll que beaucoup de crevards en manque de vues sur youtube : le cimetière est remplis de révolutionnaires, vive la révolution. L’escalade darwiniste à l’originalité conceptuelle ne mène pas bien plus loin qu’un bandcamp au mieux un peu stylé. The Missing Souls c’est un patch de nicotine pour prescripteur qui cherche à arrêter la nouveauté. Ces rock critics qui ressemblent à des vieux médecins blasés dont la patientèle croule sous les traitements de chocs et nouvelles pilules contenant les mêmes principes actifs. Alors retour aux molécules actives, celles qui découennent, font mal aux dents, font twister les coccyx. The Missing Souls c’est ça. Un set antalgique, mené par une Zaza espiègle et bien entrée dans le concept œnologique, un quatuor de soul seekers qui ont manifestement trouvé l’âme du rocher qui roule.

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Riegler Girl & the RGs arrivait à point nommé après cette volée de tambourins : la nuit et la fraîcheur tombée, on ne pouvait plus s’allonger dans l’herbe, alors on s’est roulé dans le foin. Balades douces-amères, backingband tout en discrète prestance, et cette voix qui te rappelle à quoi doit servir la musique : à s’enlacer.

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Leverage buy-out

La dernière partie de la soirée était sous le signe du coq sportif : FFF. Fatigue, Fureur, Fûts. Torticoli avec un set dense montre comment ne pas choisir peut devenir un choix radical. Ni noise, ni blues, ni rock, ni math, ni death, ni crust. C’est les Hegel de la musique instrumentale amplifiée : leur dialectique ordonne de manière rigoureuse toutes les combinaisons guitare-batterie. Deux guitares subtilement complémentaires, en tension permanente, portées par une batt nerveuse mais fluide, mouvante et tridimensionnelle. Bon, un groupe qui s’appelle Torticoli et s’auto-définit comme rock mi-nerveux aime semble-t-il jouer avec les articulations. Oui, comme quand tu sors de chez l’ostéopathe, tu viens de découvrir des mouvements de cordes et de peaux qui n’existent pas.

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Après cette leçon d’équilibre, débarquent les Noyades. Saut à l’élastique. Noyades c’est les mecs qui débarquent sur un fixie et qui doublent un boeing. Noyades c’est les gars qui traversent quand le tram arrive.

Noyades c’est la rue de Marseille quand l’Algérie se qualifie. Noyades c’est comme débarquer à Lagos avec une chaine en or. Noyades c’est El Chapo qui s’échappe par un tunnel. Noyades c’est les Kabila de la noise psychédélique : plus l’empire est grand et incontrôlable, ingérable et indéfinissable, meilleure sera la bière du vainqueur. Les soldats peuvent alors s’effondrer sur le dance floor. Tandis que leur attachée de com’ essaye de me refourguer une K7 à 5€ on termine lessivés par plus de 12h de live non stop.

Rigotte Holding

Je ne peux terminer ce panorama sans remercier une clique de mécènes qui ont joué le jeu avec l’amour, le risque et le geste : Quatre domaines au top sont venus faire goûter, sans trop savoir quoi attendre d’un ‘micro-festival wine&noise’. Hein ? on prend quoi, 2 cartons ? Ils sont venu et leurs stocks les gens ont bu : Barou pour le Saint Jo (heureusement qu’ils étaient pas loin pour la ré-appro), les Déplaude pour le Gier, Picatiers pour la côte Roannaise et David Large pour le beaujo (à l’aise, gobelets plastoc, sommelier conseil t’inquiète). Il y avait aussi une dégustation « dentelles et darons » sponsorisée par les admirables Clusel Roch, l’impayable Yves Gangloff (bah non pas de lien évidemment) et l’incontournable Chapoutier (allez hop, le lien au cas où t’as jamais pris l’A7). Ceux qui ont balancé dans le Ulule et fait vivre la chose. Un public sécuritaire jusqu’au bout : les bouteilles qui se vident mais ne se brisent, la paille qui ne prend pas feu, un public qui dans un élan de psychorigidité de quaker se met à respecter les panneaux et le choix des poubelles. Les amis de la Brasserie Dulion et leur bière directement issus du grain (je t’épargne le descriptif technique mais pour brasser il faut du malt, et le malt, c’est pas facile à faire dans ta cave).

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Les groupes qui peuvent pas jouer mais genre qui viennent quand même : Moodie Black reprezent. Les électriciens qui sauvent la mise. Les mamans des Haies qui font la blanquette et qui vérifient que tu t’es lavé les mains avant de taper dans l’catering. Le GAEC qui débite des chèvres chauds. Émilien qui balance un psyché light show, comme ça, pendant 8 heures pour le plaisir. Artisanal, steam-punk, ambiance TP de physique-chimie avec les moyens du bord. Nos idées sont votre argent. Et comme on avait pas les moyens d’inviter une youtubeuse mode ou un pop-up market onéreux, on avait les tueurs de la technologie agricole futuriste en creative commons de l’Atelier Paysan. Nous en reparlerons, le futur est dans l’autoconstruction.

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Une flopée de potes coolos qui ont donné la main au bar, à la technique, aux entrées, au montage et au pliage : Kranky Laurino, JB & Judicaël, Johan, Carine, Sevrone, Ko, Naïs, des gens qui s’ajouteront au gré des notifications. Michael Sallit pour le graphisme et les intégristes de l’impression manuelle pour les affiches : Maquillage&Crustacés, Johnny Clavaire, Chienpo. Le ciel et sa clémence. Reafforest, ceux qui filment en diy no filter, teaser ici. Les photos ici utilisées en vrac de Fred, Romain, Onze. Quelques infiltrés dans la presse et le buzz. Les groupes qui ont joué le jeu du planning serré, des conditions rupestres et du cachet calculé selon cet algorithme puissant : budget disponible/ nombre de groupes. Évidence de l’index dirigé vers le virage nord : Disque Noir, celui qui tient la baraque et GAEC Pampilles, bien sûr. For ever. L’homme, l’animal, la terre. Le Système Agraire.

Merci à vous tous. On remet ça ?

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