Ccette lecture simple et vivace. Une chair ferme, croquante et juteuse. Une trajectoire nette, une belle tension et une finale un peu sèche. Une grande pureté, une trame acide et fraîche. Le vin est un univers loquace dont les crémeuses descriptions et doctes analyses font frissonner nos dimanches. On puise sans plus de précautions dans un langage fleuri et charnel, car le vin, on en parle autant qu’on en boit. La toute-puissance analytique de notre époque cherche à dompter ce vocabulaire, à identifier les aldéhydes plus précisément, à évaluer le plaisir sur une échelle de 1 à 100, et par là crée notre amusement devant les savants-dégustateurs, véritables potentats créant légendes et brisant réputations.  Ah ! nous sommes loin de ces très anthropomorphiques descriptions du XVIIème siècle lorsqu’on disait d’un vin qu’il peut être coquin, aimable, généreux ou brutal. Lorsque le vin était vendu par des apothicaires pour leurs qualités toniques, fortifiantes ou reconstituantes. Evolution des styles dirions-nous… Mais derrière la cravate objective on ne peut s’empêcher de recourir à la chair, à la robe et au corps. D’où cette question que j’ose poser, puisqu’il faut briser les tabous, doit-on parler du vin en recourant au langage scientifique, à celui des arts ou se contenter de très parlantes allusions anatomiques ?

Bref depuis que je n’écoute plus Verdi (je devrais désormais dire Bowie), je ne sais jamais quel vin servir en écoutant T.I.T.S., ce groupe garage dans la veine Teenage Menopause Records (le catalogue de la France qui a enfin digéré les influences impérialistes). Et puis comme une évidence je repense à cette visite haute en couleur chez Andréa Calek. Faire du rock ou du vin avec la même simplicité hargneuse : rencontre qui tâche entre T.I.T.S. et Andréa Calek.

Rock garage et vins natures 

Les vins natures sont une manière d’appréhender la fabrication du pinard en évitant au possible le trop technologique, l’armada pétrochimique, les standards préconçus pour bonnes notes attendues et la course aux têtes de gondoles. Ça fait débat, ça hausse des épaules, ça grince. Parfois ça pique, ça pue, ça fais tourner la tête. Et comme toute philosophie de vie un peu bizarre et sympa, ça finit par marcher et énerver. Il y a donc les détracteurs et les défenseurs. Sortez les machettes, creusez les tranchées. Ce qui m’intéresse dans cette affaire ce n’est pas l’arbitrage technico-commercial (je ne porte pas de short noir) ou l’interprétation cabalistique des principes de Marcel Lapierre et Jules Chauvet (je ne porte pas de chapeau noir). Ce qui m’intéresse ici c’est cette folle envie de faire avec ce qu’on a, d’assumer ses erreurs et de faire claquer l’ambiance avec fureur. Et quand ça fait du bruit, que ça joue mal et fort, ça devient souvent trépident. T.I.T.S. est-il un énième groupe garage revival à la In the Red Record ?  « L’étiquette garage pour moi elle cristallise plus une façon de faire du rock que la musique en elle-même » précise Henri, chanteur/basse dans T.I.T.S. Et leur façon de faire c’est le genre dentelle en béton armé : mélodies qui collent aux converses, section rythmique machine à laver, chant crié/écorché pour être sûr que tout le monde entend. En live c’est immédiat, court et sauvage ; ça te fait suer du poivre et transforme tes cuisses en salaison.

S’il me semble fort inutile de chercher à définir la mouvance naturelle du vin (nous penchons actuellement sur la faisabilité d’une Appellation Déclassement Contrôlée), il est en revanche fort enthousiasmant de rencontrer un type comme Andréa Calek. Pas juste pour son accent hein. Andréa Calek est un roman d’aventure. Authentique tchèque bohémien, bureau dans une roulote, allure de punk et vigneron pour certains de génie. Le seul paysan d’Ardèche qui te parle Einstürzende Neubauten, amphétamines et squats en Europe de l’Est.

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Evidemment vagabond, forcément génial ; il vogue de domaines en domaines et commence à vinifier dans une grange. Encouragé à prendre son envol, il s’installe dans le bien nommé fief de Valvignières sous le sponsor de Gérald Oustric, précurseur dans le sud Ardèche du retour aux sources. A la façon des T.I.T.S. qui déboulent véners et venimeux dans tes oreilles, Andréa déboule les poches vides mais la tête malicieuse dans le paysage viticole. Et ses bouteilles coulent dans ta bouche comme une fureur vivante et fruitée.

Ne rien ajouter, ne rien enlever

Le discours d’Andréa Calek est photogénique « on n’a pas ici les grands terroirs de la Bourgogne » en roulant les R «  je n’ai pas la finesse des vins d’untel » comme pour s’excuser de faire du vin en France, du Vin de France. Fausse humilité de celui qui débarque (migrant) et me lance cette géniale tournure de phrase « Pour installer mes vignes et mon cuvage, j’avais très beaucoup moins de moyens». Le « less is more » revisité par la grammaire tchèque. Cyprien, guitare/cris, avant le concert demande au public si personne n’a pas de médiator à lui filer. Il a perdu le sien, le concert commence. Pas trop le genre à choisir un plectre en écaille de tortue, son médiator préféré étant sa carte bleue. Cette non mise en scène calculée (il porte quand même une blouse d’interné) me rappelle Andréa en docks/Tshirt Lonsdale dans ses vignes. Pas de réinvention, retour à ce qu’est le rock dans sa version primaire : « on jouerait à main nues s’il le fallait ». Pas de réinvention, le vin dans sa version la plus simple : un jus de raisin fermenté.

2016-01-27 10.13.28_resizedLa débrouille inventive, du sans complexe naturiste, quelques légendes astucieuses (Andréa Calek est un déserteur de l’armée rouge) et le résultat frétille pour notre plus grand plaisir. T.I.T.S. en live ne reconditionne pas l’histoire des riffs, mais la morve aux lèvres ils délivrent un feu sans artifice qui explose au sol, trop pressé pour atte(i)ndre le ciel. Enregistrement simple, du buzz, des riffs qui s’enquillent efficacement, poncé au gros grain, on frappe vite et fort. Les vins de Calek sont au nez plein de défauts (ah, ces odeurs de brettanomycaes, levures naturellement présentes qui si elles s’expriment un peu trop librement envoient du cheval dans ton verre…). Sur scène les T.I.T.S. jouent avec très peu d’effets mais l’ensemble est super cohérent et centré sur le timbre des instruments que tu prends en pleine poire. La macération carbonique choisie par Calek garde le fruité des syrah et grenache, habitués dans cette région à d’autres traitements plus flatteurs, mais il y a toujours cette cohérence dans la recherche d’un vin vif, énergique, plein de gaz. S’amuser à assumer cette maxime nihilisto-libertaire « ne rien ajouter, ne rien enlever ».

Perspective de l’ennui

Ne comptez pas sur T.I.T.S. pour agiter les flambeaux des désirs noirs de la jeunesse « nos morceaux sont une suite d’accidents et parlent des trucs de la vie de tous les jours ». Pas de messages à inscrire sur des banderoles mais une attitude qui vaut à elle seule son universalisme pour jeunes en manque de défouloir : « Il n’y a ni temps, ni âge, ni frontière pour faire du rock’n’roll ». Faire quelque chose est toujours préférable à se faire chose. Cette forme très spontanée et mordante d’aborder les possibles échecs de notre désenchantement obligé du « déjà fait » donne ici une croustillante envie de boxer la modernité et son placement, ses effets de buzz (ah oui du post-dépressif à la London Grammar c’est bien ça), son contrôle qualité et les univers figés de la musique savante et du vin classé.  Quand je parle vin avec Henri, il me dit «choisis pour nous un vin qui vieillit mal ». Ça tombe alors très bien, les fioles à Calek sont à boire vite et bien. Tant que la musique laisse une place aux garages mal rangés et la viticulture une place aux natures mal fignolés, on pourra continuer à foncer dans le mur avec le sourire. Yeah.

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Merci à Bertrand Bouchardeau pour les classieux lettrages.

Pour boire du Andréa Calek à Lyon, il est disponible par exemple chez Vercoquin, dans le 7ème.

Le joli vinyle rose des TITS est je crois sold out.