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Lla haine de soi est obligatoire dès que tu sombres dans la facilité. Je sais bien que tu refoules ta mélancolie profonde sous des airs de mec pointu. Et puis là tu sombres. Tu te détestes. Tout ce qui t’entoure te répugne comme un bonze dans un Mc Do. Je trouve la marche trop lente, les trottinettes ridicules et les voitures immondes. Je me rétracte comme un gastéropode pour ne pas toucher les horreurs qui m’entourent, imam dans une charcuterie.  Et puis je sombre, épuisé par mon propre style. Hygiène de vie plus centriste qu’un paquet de chipster, extrêmement vigilant quant à mes choix, sous le regard austère des puristes, lorgnant vers le grand mal. Le truc le plus dub que t’écoutes c’est Haxan Cloak. Asocial à la recherche de likes comme un roumain à son feu rouge, méfiant de tes propres envies, auto-suspicion à chaque source de plaisir trop évidente, tu sanglotes mais ne laisses rien transparaitre. Et là je vais te parler de quoi petit schizophrène ? D’un truc facile à boire et d’un groupe de modasses ? La haine de soi est tellement délicieuse.

Habile introduction pour me déculpabiliser de parler d’un groupe aussi hype et d’un domaine au top médiatique, le tout sans même prendre le soin d’ouvrir une adresse darkmail. Mais j’ai la conscience zen et l’envie de croquer la vie. Il y a déjà 2 ans j’avais visité le domaine Cauhapé, un après-midi d’aout tout en lourdeur. Au cœur du Jurançon, une appellation qu’on a un peu de mal à situer (non ce n’est ni dans le Jura ski de fond ni dans le Jura whisky, mais dans le Béarn), étendue entre montagnes et océan, paysage de contrefort des Pyrénées où les vignes s’intègrent dans des valons entre forêts, maïs et élevage bovins. Un vrai terroir de la France avec grandes bâtisses blanches et cours pavées, calme et séduction d’une région gourmande (canards et compagnie sont aussi de la partie) dont la fausse tranquillité peut subir les assauts venus des cimes. Visite donc de Cauhapé, très tendance, vignoble au cordeau, accueil impeccable, pro, agencement sans aucune faute de goût. Les vins sont tout aussi maîtrisés. Je suis particulièrement attendri par les secs : nez percutant, plein d’exotisme, baroque tranchant avec une bouche vivace, un poil anguleuse et pleine de tonus. J’ai pendant un bon moment cherché avec quel groupe associer ce surprenant trésor du sud-ouest, plein de maitrise et de finesse. Avec tout le rock qui tâche que j’écoute, j’avais forcément du mal à associer ce domaine net et sans bavure. Jusqu’au jour où je croise les Savages en live et en coulisses.

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Souci du détail,
obsession du contrôle

On pénètre dans le domaine par une entrée grandiloquente un peu chelou et on palpe direct un suivi des plus strict de tout le processus : de la vigne aux cuves, en passant par la mise en bouteille soignée. Henri Ramonteu ne le cache pas « la main de l’homme est omniprésente dans les vignes, les détails font la perfection ». Soucis du détail, obsession du contrôle : dès le premier morceau, Savages plante un décor sans concession, rigoriste et maitrisé. Section basse-batterie athlétique (on me dit que la batteuse vient de la drum&bass- ah ouais carrément), guitare laissant planer une dangereuse tension et un chant assumé par Jehnny Beth lookée jusqu’au bout des ongles, captivante dans sa rage pleine de grâce (ou l’inverse) et son imposante fragilité. Extrême précision dans le jeu, le placement et l’interprétation. Punks à talons plus qu’à chien, elles orchestrent un pogo noir pour danseuses étoiles, filantes contre la mort et la finitude. Cet équilibre tendu entre la rondeur des rythmiques (oui oui quelques grosses reverb sur la caisse claire, en toute impunité) et la froide furie du chant/guitare est tout aussi fascinante que le contraste nez/bouche dans le Geyser du Jurançon. Et largement aussi percutant. Puis s’installe doucement une œuvre persistante, une violente nécessité de saisir et d’afficher un désir indestructible, peu importe son objet pourvu que la poussée porte loin – c’est ici je crois l’essence de la référence post-punk. Dire « non, rien de rien, je n’abandonne rien ». Et les 4 filles sur scène ne lâchent absolument rien.

De la différence
entre nuance et patchwork

Les vignes de Cauhapé bénéficient d’un climat et terroir soumis à de multiples influences : douceurs océaniques et rigueurs montagnardes, arrière-saison douce, hiver piquant, piémonts générant une multitude d’expositions et d’altitude. Ramonteau poursuit en toute logique ce travail d’assemblage en utilisant les cépages du cru, balançant les caractéristiques propres des deux maseng (petit: aromatique et nerveux; gros: évidemment plus ample et gourmand) et réhabilitant quelques vieilleries locales (les impayables courbu, camaralet et lauzet). Assembler les nuances, rechercher une palette aromatique et exprimer sans trop forcer, conserver un style particulier lié au terroir. Subtile différence entre nuance et patchwork qui implique de savoir où s’arrêter. Savages recherche «  une musique live avec suffisamment de nuances pour générer une gamme d’émotions ». Et savoir où s’arrêter dans l’utilisation des références (le cérémoniel expérimental des Siouxie and the banshees), des gimmicks (un poil de crissement indus, quelques break cold), des ficelles (du revival Joy Division à la mention subtile des groupes en « Black… ») est encore une preuve de maitrise et de détermination. Transformer les constats de faiblesse en force de dire, comme si dire suffisait pour vivre, assumer sans avoir le choix, ressusciter des détails qui font sens au-delà du « revival 80 »…

Pour aller tout droit encore faut-il avoir un référentiel

Car le constat, à la fois très contemporain (crise économique) et intemporel (crise sentimentale), ressuscite les détails qui comptent : l’urgence, le combat, le style. Nous autres empêtrés dans les statistiques descriptives et notre lourd devoir d’être libres, cherchant à émerger quelque part entre fatalisme et fuite imaginaire, retrouvons ici une invitation à relever la fête.  « Il est plus difficile de séduire que d’impressionner » aime rappeler Ramonteu, se démenant pour faire renaitre un terroir sans renier les détails qui le font autre (les vins d’ici étaient vendus comme vin de bistrot, sans révéler leur potentiel). La machine Savages impressionne certes, mais la fragilité de Jehnny donne chair à l’ensemble, usant de la panoplie des techniques live avec l’aisance de l’actrice (qu’elle est par ailleurs). Sa voix qui te regarde et ses yeux qui te parlent, justes et pénétrants. Le pied sur les retours pour haranguer, les doigts qui font des vaguelettes au-dessus du public pour communier, debout sur un ampli pour illuminer, à terre pour agoniser : à coup sûr la palette émotive y passe et tous succombent jusqu’au final porté haut par une guitare toujours plus ample et rugueuse, une rythmique obsessive et le chant qui perce une dernière illusion dans un tunnel de bruit. Tu imagines bien que c’est pas Killing Joke mais ça secoue quand même quelques jaquettes en cuir présentes, arborant enfin le sourire satisfait du gars qui vient en concert juste pour se prendre des roustes et accélérer pour en finir au plus vite la destruction de ses cils vibratiles.

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Ligne droite

Savages a un côté très manifeste. Son obsession du contrôle (façon de parler, c’est pas la gestapo non plus) s’applique aussi au public : évitez les iPhone et les prises de vues pénibles et tue-l’amour. Vrai groupe de scène avec besoin d’intimité : « lets make each evening special ». Ce qui pourrait paraitre prétentieux devient juste une manière de considérer la musique live et d’élever son exigence de rendu. Tout en réglant habilement le dilemme des rockeurs : jouer les saltimbanques sympathiques, les bouffons de la corde sensible ou les inaccessibles divas ? Jouer simplement et très sérieusement la musique qu’on a décidé de jouer. Performance habitée et de plus en plus immersive, l’exigence des filles est palpable lorsque je les croise avant le live concentrées mentalement et physiquement (« ah salut, déguster du vin cool, mais là je m’échauffe » me dis la batteuse concentrée sur des pad électroniques, dans une ambiance studieuse d’avant performance). L’envie de donner quelque chose de fort a pour miroir la nécessité de recevoir dans de bonnes conditions. Et Ramonteu ne dénigrera pas cette obligation de déguster des vins dans les conditions optimales, ce passionné expansif qui te tire à lui pour faire vivre ces vins, il suffit de le croiser en salon pour voir s’agglutiner les curieux autour du personnage. Extrêmement concentrées, rituelles, carrément straight pour certaines (« c’est cool cette idée mais je ne bois pas » OK Larbor tu crains, t’as encore du chemin à faire pour préparer tes interviews) : pour aller tout droit encore faut-il avoir un référentiel. Une musique « straight to the point », un vin tranchant, tout en verticale : les deux artistes foncent vers un point que l’on imagine connu d’eux seuls. Et on a envie de les suivre sur-le-champ pour prendre la juste dimension des référentiels en question.

Lorsque j’ai visité le domaine, l’après-midi estivale s’est terminé par un orage déchirant les flancs des montagnes, lorsque les substances encore vives du chant des vignes trainaient dans mes papilles. Je sors tout aussi douché par la prestation des Savages, émergeant entre larsens et larmes, heureux d’avoir oublié quelques instants d’être juste un hater, touché par la grâce de ne pas bouder un plaisir.

Ah oui, pour une autre approche des vins Cauhapé, voire cette fille au top.

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