Oofficiellement, j’ai dû quitter le monde des humains lorsque, grâce au brillant LJB, j’ai appris l’existence de ça. Tout ce que nous avions imaginé en matière de pilules, de Soleil Vert à Matrix, n’était en fait que versions édulcorées d’un Top Chef pour crudivores. Non, le singe talentueux qui laissait des traces dans la boue volcanique tanzanienne (habilis), devenu entre-temps cet océan de sagesse (sapiens) n’a jamais fini d’innover (ctrl alt suppr). Libérer l’homme de la contrainte alimentaire est sa mission, celle qui consiste à assurer les prises commensales selon un optimum fonctionnel permettant au client d’avoir plus de temps à consacrer à Internet. Ces Michel-Ange du ravioli élèvent notre esprit et libèrent nos papilles de contraintes sociales pesant lourdement sur nos archaïsmes gustatifs. Bénis soient-ils.

On trouvera amusant que des mélomanes croisés ici se réfèrent à un courant dit ‘noise’ qui, souvent associé à un sens aigu de second degré et de la technique pointue, n’en est pas moins difficile à définir. Amusant parce que ce vocable, que l’on croirait anglo-saxon, inventé par Steve Albini lui-même dans un local qui sent la moquette, semble, en réalité, provenir du vieux français, voire carrément du provençal (cigales). Du latin nausea, se référant à des blagues tordues donc nauséeuses, débitées dans quelque bouge médiéval fréquenté par des estropiés, échouant sans dessaouler dans l’ennui et l’affliction. Ce ‘bruit associé à une querelle’ pourrait facilement prendre la forme aujourd’hui d’un débat de haut vol entre amateurs d’Hammerhead ou collectionneurs d’intégrale d’Amphetamine Reptile Records, jouant doctement sur les mots et le sens à donner à l’élitisme, vue ici comme une très populaire manière de contrer le grand marché de cette musique envahissante, cette Kulturindustrie chère à tonton Adorno. La musique honteuse qui à force d’être omniprésente ne dit plus rien. Une nausée industrielle, un brouhaha perpétuel où l’on doit classer, sélectionner et retenir l’artiste ‘à découvrir absolument et oublier rapidement’ ; où l’on ne perçoit plus réellement la différence entre bouchon d’oreille et casque audio. La comparaison est alors facile avec les foires aux vins qui jouent plus que jamais avec l’ambivalence de la dégustation : venez dans nos rayons, vous allez déguster. Chercher des noises si vous voulez et nous voilà face à la véritable marée dont on échappe qu’avec dégout, cherchant à surnager et se distinguer à base de t’écoutes-ou-tu-bois-quoi, vite, fuir le péquin moyen, merveilleuse expression qui en dit long sur notre vision géopolitique et notre maitrise très approximative des statistiques confondant ici médiane et moyenne arithmétique. C’est précisément ici que cette bonne vieille noise nous revitalise, ces plans qui s’enquillent avec fluidité, ce retour en terre familière, ferme et réconfortante, échappée belle de l’infernale nouveauté. Aussi agréable que de s’envoyer un bon petit Crozes derrière la cravate serbe. Ici nous entrevoyons la logique commune de mystification des masses entre les foires aux vins et ces idiots qui feignent de chercher la révolution dans la musique, pauvres naïfs. Laissez-nous redécouvrir le familier.

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A l’ombre exactement

Mes intros sans queue ni tête sont de plus en plus laborieuses. Allez, direction Tain L’Hermitage pour une dégustation sans chichi au Domaine Laurent Habrard. Il faut d’abord parler de L’Hermitage (dont Laurent ne travaille qu’une petite parcelle, en blanc) pour se mettre dans l’ambiance. L’Hermitage, c’est un peu le Montmartre de la viticulture, une butte haute en couleur avec ses stars, sa chapelle, ces personnalités exotiques, ses enseignes tout en discrétion et sa vue imprenable sur le Rhône et les châtaigniers d’Ardèche. Bientôt Jay-z un doigt dans la crème Clément Faugier ? Faut voir dans google maps le S que fait le Rhône entre Tournon et Tain pour dévoiler un mamelon plein sud dont on apprécie la beauté d’une coupe géologique digne de la Carte et le Territoire. La géologie justement qui découpe les appellations entre les grands ‘Hermitage’ et les plus rustiques ‘Crozes’. Loin des architectures fofolles qui peuplent la sortie de l’A7, une entrée discrète dans le village de Gervans cache le chai de Laurent Habrard. Il se présente comme un ‘vigneron connecté’, dont la discrétion ne veut pas dire mutisme, qui aime parler de son job avec lucidité « c’est plus facile de parler de mon métier par rapport à un maraicher qui fait des carottes » et le fait dans une série vidéo façon Go Pro embarquée sur mon sécateur pour nous parler épamprage, épillonnage et cisaillage ou sur son piochon lors du travail acrobatique dans les abrupts coteaux (chaine youtube ). Il travaille trois appellations : Hermitage, Crozes-Hermitage et Saint Joseph, tranquillement, à l’ombre des grands domaines qui peuplent la colline éternelle. Cette force tranquille n’est pas sans rappeler le travail de Room 204, quasi vétérans de la scène noise à la française depuis plus de 10 ans, œuvrant à l’ombre des machines à live (Colonies de vacances et affiliés – dont ils font partie pour certains mais bon), au rythme nonchalant des découvertes et retrouvailles au sein de Room 204. Mric – guitare aussi dans Papaye et fondateur du label Kythibong : « On fait notre bonhomme de chemin dans l’insouciance ».

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Fluidité de l’expression

Bonhomme de chemin tout de même escarpé, fait de suantes montées et pimpantes glissades. Du fun et de la glisse tout en fluidité. La sensation agréable que les éléments s’enchainent, pas de grumeaux, de trucs relou en travers de la gorge, un effet tactile que l’on pourrait qualifier de lissant. Cette manière de lisser les papilles ou les cils auditifs, tu vois ? On pense alors à cette continuité entre le sol et le vin. Dans une vidéo assez bien fichue Laurent et Pascal Bouchet détaillent les liens entre terroirs et style d’un vin. Peut-être que la mise en scène façon commissaire Moulin n’est pas indispensable, mais le contenu intéressa tout amateur de sables, argiles, galets et granits anguleux que l’on retrouve dans le verre. Pierre Antoine – batteur, aussi dans Papier Tigre « on est satisfait quand les idées s’enchaînent et sonnent ensemble ». L’enchainement des éléments constitutifs d’un vin implique un travail par touche, l’extraction des tanins par exemple entre pigeages et remontages, va chercher dans le pépin, la peau ou les rafles des éléments pour structurer le jus, éléments plus ou moins fins, plus ou moins anguleux. Laurent précise « tout part du raisin, vous ne pourrez rien extraire si ce dernier n’en est malheureusement pas pourvu, ne connaissant que peu le niveau de tanin présent dans le raisin, ce sont les dégustations au cours de la phase de macération qui vont vous permettre de connaître le niveau tanique du vin. Dès que cela semble correct, le décuvage permettra d’arrêter l’extraction ». Cet agencement des arômes et matières, je le retrouve dans les compos concises et tarabiscotées de Room 204, toujours dans un format court évoquant des pliages japonais. Quand je leur demande quelle recherche il y a derrière ces enchainements sans vergogne de gros riff métal et truc un peu plus visual basic, Nicolas répond « Il n’y a pas vraiment de recherche préparatoire, à part le fait de se ramener une fois de temps en temps avec quelques riffs qui nous plaisent bien. On est pas trop dans le calcul et c’est surement ça qui donne la musique qu’on fait – on s’amuse, on joue des plans qu’on aime bien, parfois un peu métal oui, parfois un peu tordus, je n’irais pas jusqu’à intello – le terme est un peu flippant. Pour le côté concis, ça vient en partie du fait qu’on fait de la musique instrumentale qui n’est pas du tout basée sur un principe d’ambiance ou de transe, on penche plutôt du côté bancal, un truc un peu inconfortable en fait ». Du riff, des plans de batteries, des cloches, des effets tordus et quand l’oreille est satisfaite, on décuve. Easy.

Volée tranchante

Laurent travaille depuis plusieurs années en bio, à la vigne et au cuvage, et quand je l’interroge sur la vinification et l’utilisation du souffre par exemple, il me répond « on n’est pas des révolutionnaires, on va chercher à comprendre ce qu’il se passe pendant la vinification puis diminuer de plus en plus les apports de souffre ». Travailler calmement avec certaines règles qui marchent, observer ce qui marche moins et corriger empiriquement. Nicolas : « A mon sens on respecte autant de règles qu’on en brise – casser ces règles ça peut être très marrant, mais si un plan est plus efficace ou a plus de sens en étant évident, on ne va pas se forcer à le rendre obtus ou complexe pour rien ». Pierre-Antoine : « C’est sûr qu’on n’a pas la prétention de révolutionner la musique. Je suis d’accord avec Nico, de manière plus générale on a souvent un peu de mal avec les conventions, on va difficilement rentrer dans les clous mais c’est pas pour autant qu’on va vouloir tout brûler, il y a quand même des choses établies bien faites et qui fonctionnent. » Le rapport entre les deux artistes est ici évident : le plaisir des choses bien faites. La densité de ce qui n’en fait pas des tonnes. Si l’on considère que la musique n’est pas juste une accumulation de sons mais un rapport entre les sons alors on appréciera cette manière d’agencer les choses avec ingéniosité. Et pétarade. Au final on redécouvre des vins rouges familiers (Crozes et Saint Joseph) super agréables, croquants mais avec une belle force épicée, parfois un aspect mentholé comme disent certains. Oui oui c’est le terme ‘mentholé’ qui dans le vocabulaire du pinard est certes imagé et évoque bien la fraicheur mais pitié cher sommeliers pouvez-vous trouver une autre référence que celle du dentifrice ? WTF les notes de dégustation pourra-t-on un jour m’expliquer pourquoi écrire ‘ample mais confortable’ ? Quelqu’un manifestement qui trouve super relaxant de porter des slims. Bref, comme un track des Room 204 : structuré, intense, le bouquet typique des syrah avec la flopée de petits fruits, les violettes d’un sous-bois luxuriant : Maximum végétation. Sans transition avec des blancs peu boisés, axés minéralité et révélant la douceur des romantiques marsannes et roussannes ; jusqu’à l’élégance discrète de son Hermitage vendu ô scandale à moins de 30€ (oui bon ça reste plus cher que la Maximator c’est sûr). C’est rond, c’est bon, c’est fin, c’est même très finement esquissé et presque disparaissant. Tropical extrême désert ? Où étions-nous déjà ? Un pique-nique avec mamie (elle habite pas loin en fait), là-haut dans les vignes, au loin les péniches sur le Rhône et le plaisir des sens. Redécouvrir le familier, comme ce bon vieux trans-panda qui traine sur l’étagère billy. Et pour conclure Mric nous fait cadeau d’un sésame « Se marrer c’est la clef ».

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