Mmais qu’est-ce que tu fais voyons ? Tu as déjà entendu cette phrase qui résume l’apoplexie générale dans laquelle tu te trouves dès qu’il s’agit d’entreprendre quelque chose qui ne relève pas uniquement du réflexe. Entreprendre quelque chose. Excellent. Aujourd’hui le monde est magiquement propulsé dans le futur par des entrepreneurs futés. Mais dès que tu appliques cette rhétorique à toi-même, le feedback social ne se fait pas attendre « mais qu’est-ce que tu fais VOYONS ». Le ‘voyons’ renvoie ici à la sphère sociale du bien vivre ensemble: l’éventuel sur-moi si tu as reçu une éducation lettrée, l’insupportable poids de la tradition si tu es issu d’une société organique froide. Bref, ça ne va jamais. L’expérience de la réalité ne s’agrège que rarement en un ensemble cohérent, malgré les outils mis à disposition par les réseaux sociaux pour organiser ton parcours personnel (time line). Le temps passe et ne t’apporte aucune information supplémentaire, si ce n’est l’obscurcissement des horizons de ta volonté. « Pourtant, nous avons besoin de nous sentir autorisés pour agir ».

Lorsque j’ai appris que le « Rune & Totem tour » passait par Lyon, j’ai immédiatement harassé les promoteurs pour y greffer une dégustation. Je suis grave un opportuniste. Caractéristique heureuse quand il s’agit de combiner favorablement hasard et nécessité. Car depuis le début de ce blog je cherche à parler de cet immense groupe qu’est Year of No Light. Le hasard les a invités à une dégustation dans un couloir du Marché Gare. Alors comment fallait-il aborder la chose ? Tu vois, deux groupes si proches (Mars Red Sky / Year of No Light, Bordeaux, heavy rock, tournée commune) et si éloignés (le doom cognitif des YoNL VS le stoner trippé des MRS). Je n’allais pas sortir du Bordeaux ou un truc gras et puissant du Sud-Ouest. Opportuniste mais pas fumiste. Il me fallait forcément deux domaines, proches géographiquement et dans les méthodes, mais aux résultats suffisamment distincts. Il me fallait un truc très territorial, un truc issu des profondeurs géologiques, un truc par le pouvoir du crâne ancestral. Quelque chose qui ait du souffle, de la profondeur et de la vitalité. Et comme j’avais récemment croisé Jean Philippe Padié, ses vins de cailloux associés aux vins d’altitude du Soula feraient l’affaire. Et ils le firent. Juteuse perspective.

Une minute de bruit

Avant de parler de ces domaines, il faut situer la région. Arrière-pays de Perpignan, fond de décor imposé par le Canigou et sa crête enneigée, matte le panorama du Soula : friche industrielle hardcore Muckrackers la France est harsh Despo Rutti la France est trash. Et quelque part là-bas, le village de Calce est une merveille géologique susnommé « secteur métamorphique de la zone nord-pyrénéenne » et présente une grande variété de sols. C’est cette diversité qui a attiré Jean Phi, comme une palette de pigments naturels pour ces futurs vins : granits, marnes, calcaires, schistes. La matière brute à façonner. Utopiste comme bons nombre de vignerons réhabilitant les terres en friches, Jean Phi n’en reste pas moins rigoureux et pragmatique. Sa palette est structurée en un ensemble symétrique rouge/blanc déclinés en vins de temps, de cailloux et de fruits. Cosmogonie du territoire, herméneutique de la géologie, Jean Phi est un traducteur : « Alors les calcaires sont des sols sédimentaires jeunes, durs, clairs, lumineux qui amènent beaucoup de puissance et de fraîcheur dans les vins. Les schistes sont des sols sédimentaires beaucoup plus anciens, plus altérés par la tectonique, sombres, lités, qui amènent délicatesse et douceur dans les vins. Moins d’acidité, mais plus tactiles en fin de bouche ». On ouvre ses vins, un de chaque : de fruit, de cailloux et de temps. On commence par son macabeu sur granit : décharné à souhait, vif forcément, arômes délicats et fugitifs, il laisse une discrète trainée. Il appelle cette cuvée tourbillon de la vie. Tourbillon de nos vies, fugitives trajectoires terrestres, fruits trop vite tombés au sol.

Recherchant les messages planqués dans son « Petit taureau » associant 2 cépages (syrah/carignan) et 2 terroirs (shistes/calcaires) : mélanges des opposés telluriques et aériens, on se laisse agréablement perdre entre nos conjectures et ses interprétations. Les élevages sont réalisés en cuves béton, pour garder l’aspect initial de la matière, le petit taureau a du jus. On termine par le subtil Ciel Liquide, carafé une heure avant, un nez caractéristique des vinifications peu interventionnistes. Mais un élevage en durée, caressant la sauvagerie du vivant pour un résultat de puissance contenue mais vivace. « Ciel Liquide est une sélection de mes plus jolies petites parcelles de Grenache Noir et Carignan Noir. Que des vieilles vignes de plus de 50 ans, sur le cailloux, et surtout sur un peu tous les styles de terroirs de Calce (calcaires, schistes, marnes). Une mosaïque de sols. Le temps, la patience amènent harmonie, et sagesse dans cet assemblage de cailloux. Un vin de temps, en douceur dans de vieux demi-muids de 500 ou 600 litres, où je recherche une évolution aromatique (palette large d’arômes primaires à tertiaires) et une lente mais certaine minéralisation ». Je garde cette bouche cavalière et profonde superbement révélée plus tard par le set des YoNL.

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Quand les blast s’enchainent, les double-croches me plongent dans une tantrique computation (je n’ai rien inventé). Tantra, pour un non bouddhiste de base, signifie en gros tendre vers quelque-chose. Une trame, un enchainement visant la libération des énergies et de la conscience. Et dans la recherche orgasmique, seul le temps crée la tension nécessaire : de la répétition nait l’apprentissage, puis du dérapage surgit l’inopiné, la nouveauté, la conscience éveillée. Musique temporelle, vin de temps. Ciel Liquide. On ouvre les oreilles en se prenant les cycles tantriques de YoNL créant une turbine cérémonielle, fêlant la noirceur de nos cerveaux reptiliens et telle l’énergie noire encombrant l’univers nous livre ce qui existe mais ne peut être nommé.  Un tantra peut aussi designer un métier à tisser d’après l’encyclopédie en ligne Wikipédia (tu connais ? c’est sur internet). Existe-il meilleur groupe capable de tisser ainsi les guitares épiques formant un linceul dans lequel tu viens te blottir comme un zombie en hypnose ?

Ouais, je sais, j’utilise des expressions deleuziennes sans les comprendre

Retour aux schistes de Calce. La schistosité évoque la déformation des minéraux en trois dimensions, selon des ellipses de déformation et des plans d’aplatissement (nan là c’est pas Wikipédia c’est carrément mes poly de pédo). Le son de YoNL n’en est pas moins plissé, accumulation des couches compressées les unes contre les autres. En façade le son est métamorphique : ils créent une masse sonore compacte, rugueuse, austère et imposante. Mais de cette masse s’échappent des lignes de guitares, des larsens reconfigurés en arabesques, tel d’explosifs hydrocarbures prisonniers des masses sous pression du temps qui passe et du besoin qui s’assèche. Je me dis alors que les YoNL, en abandonnant le chant, ont gagné en intelligibilité. Comme si l’espace libéré d’une voix trop évidente et centrale était remplit d’une multitude de nuances abstraites, plus ou moins surlignées (la mélodie de Géhenne, carrément post-rock) et éclatant les directions possibles. Ce qu’on perd en liberté d’expression on le gagne en liberté d’expansion. Créer des lignes de fuites, des synthèses disjonctives, des réseaux de signifiés, creuser les sillons entre les opposés et s’échapper des signifiants coercitifs pour intensifier son existence, tu la sens ta surface réceptive ? Tant de pistes dévoilées par l’exploration sans concession de la masse géologique ou sonore. Ouais, je sais, j’utilise des expressions deleuziennes sans les comprendre. Parce que t’as compris Deleuze toi ?

«  Il fait trop sec chez nous, on est obligé de presser les cailloux »

Après ce parcours entre vins de fruits et de caillasses, on laisse la puissance tellurique du Ciel Liquide, pour glisser vers ses collègues du Soula. Domaine créé par Gérard Gauby, grande figure des vins escarpés du Roussillon,  mené aujourd’hui par Gerald Sandley, le Soula constitue une parfaite transition vers le desert rock langoureux des MRS, qui joueront dans quelques instants. Le Soula rouge est un vin sudiste, généreux, d’une noble puissance. Un vin qui ne confond pas fabriquer et trafiquer. Ici la densité est obtenue avec une certaine légèreté, c’est pas ce genre de bouteille que tu ouvres en ayant l’impression qu’elle est sponsorisée par l’OTAN. Une mise en bouche plutôt réconfortante, de la chair excitée par une juste acidité. Un truc accessible, direct mais pas simpliste, un truc qui te mets sur une trajectoire sans minauder, sans pinailler. Sans les ‘oui mais’ des relous, sans les textes écris en bas et en tout petit, sans les rabats joie de la notation confondant plaisir de boire et patinage artistique. Ces vins de coffre, aussi blancs que rouge, avec leur tension, s’élancent tels les morceaux tripés et moites de MRS.

Tripés en version bilingue : le trip entre psychê et pneuma (l’âme et le souffle), et la tripe, celle du bas ventre qui vibre au son des infra. Une section basse-bat’ ancrée, le jeu tout en rondeur de Jimmy t’installe dans la zone de confort, tandis que Matcaz impose son roulis et t’emmène tranquillement vers des contrées qui tournoient. Cette base terrienne et poussiéreuse prend son envol via le chant éthéré de Julien, dont les guitares et lignes de chants configurent des possibilités de compos à rallonges, tiroirs et portes de sorties en trompe l’œil. MRS a trouvé sa marque de fabrique dans ce contraste pointu.

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Tels les vins du Soula, entre base puissante et élevage en fraicheur. Ils s’autorisent même quelques impacts métal (la double pédale c’est craignos mais tellement bon) et osent carrément la pédale wah-wah (trop moquée, ici jouissive). Mais ralentie et justement dosée, elle étire encore plus les compos et déforme nos perceptions décidément en plein tangage. Y’a du roulis, on y sent le tabac et les cerises à l’alcool, on est dans les vapes et les volutes. Les vignes du Soula se situent dans un environnement encore préservé, sur les versant chauds et escarpés d’Occitanie, les nuits y sont fraiches et les journées torrides. Les vignes poussent sur des granits décomposés, la roche s’effrite et libère ses nutriments. J’ai du sable dans les bottes. Les MRS nous portent à travers montagnes et vallées imaginaires, road trip en chemise de cowboy, bandeau dans la tignasse, vents de poussières dans les yeux, pendant un instant l’hiver pluvieux à Lyon a des allures de rêve en Arizona…

« Notre modernité se repait d’immédiateté »

Boire des vins que l’on croit chers (cher = de cherté, le français a le même mot pour cher et cher, c’est vraiment pas pratique) illumine les zones de plaisir de notre cerveau. Fête des Lumières. Nous sommes ainsi faits, cherchant la récompense comme les chiens de Pavlov, nous trouvons du plaisir dans l’essence des choses. Et l’origine des choses doit être certifiée, disputée, authentifiée. C’en est même devenu un business, celui de la vérification facturable. Tu vois par exemple les blagues d’Aphex Twin, avant d’en rire ou de dire c’est super tout le monde flippe un peu du fake ou pas. La minute sous-jacente à la création explique la valeur de certaines œuvres, qu’on imagine bénies par un élan créatif surnaturel et justifiant leur extraordinaire capacité à générer de la récompense intracérébrale, c’est-à-dire du plaisir (c’est cette vidéo qui explique tout ça, au fait t’as remarqué que les vidéo TED c’est un peu comme le rock ? En américain c’est toujours plus cool qu’en français. Les conf TED des français ressemblent à du Téléphone). Élan créatif souvent résumé à des mecs qui galèrent et s’embrouillent dans un local ou un vigneron qui lutte contre le climat et se casse le dos sur la taille. Alors peut être recherchons-nous l’essence des choses en buvant, écoutant, pogotant ou headbanguant. On s’obstine à rechercher l’origine féconde d’une vie ressemblant à un streaming trop lent, une vie où tu passes plus de temps à fermer les pop-up qu’à ouvrir les portes de la conscience ultime. Qu’y a-t-il derrière cette robe ? Qu’y a-t-il derrière cette mélodie ? Qu’y a-t-il derrière cette manifestation populaire ? Depuis les grecs (oui ce n’est pas un scoop), on sait que l’harmonie dans la musique n’est qu’un rapport de nombres entiers. Depuis Gregor Cantor on sait qu’il existe une hiérarchie sans fin d’infinis, dont les nombres entiers n’en sont qu’une partie. Ça nous laisse donc le temps de continuer à chercher les rapports entre les choses, leur origine secrète et un horizon moins sombre pour nos vies. Une année sans lumière. Mais qu’est-ce que tu fais voyons ? Je cherche l’horizon mec.

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Merci à Mediatone, Marché Gare, aux participants, aux vignerons et aux groupes pour leur participation 

Merci à Fred pour les photos : http://www.fredericboivin.fr/ 

Et pour ceux qui souhaitent expandre sérieusement leurs expériences musicales il devient urgent de faire un tour par ici