Rrespect. Je te respecte. Tu me respectes. Nous nous respectons. L’ambiance est saine et relaxe. Nous levons les bras et réalisons dans une légèreté toute végétale quelques flexions des genoux. Je suis nu, tu es nu, nous sommes nus. Nous rebondissons, le sourire aux lèvres. Ambiance trampoline géant en slow motion. C’est agréable, les inflexions que prennent nos membres. Quelques fronts qui se rencontrent, dans une chaloupe une arcade sourcilière s’écorche. Oups. Petit pincement, une lèvre commotionnée, quelques chocs absorbés par l’ambiance insouciante. N’eût été la présence de verre pilé sur le sol, cette danse joyeuse se poursuivrait encore de nos jours. Les pieds ensanglantés, quelques lambeaux de chairs pendants et nos mouvements emportés par le cube se renversant doucement, porté par la main d’un géant maléfique et joueur. Et nos équilibres qui permutent, nos faces qui s’écrasent contre un plafond devenu sol, jonché de cette infernale verrerie. Le cube se remplit calmement du mélange de nos corps broyés, sang et verre brassés dans une même mouture. Cette fête trop belle fût un carnage.

Parler de PNEU sur ce blog c’est un peu la voie de la facilité. Oui. Tout a déjà été dit sur le duo supersonique, les weirdos d’une scène agitée, les princes de la route, les indécrottables du jeu au sol, les impayables de la baguette quantique (il est impossible de connaitre à la fois la position et la nature d’une particule assistant à un concert pneumatique). C’est simple, PNEU sera bientôt dans un catalogue THE KOOPLES et finira dans les bras d’une blogueuse mode. Donc je ne pouvais pas vraiment en parler ici (ouais en plus j’ai déjà parlé de Marvin et Room 204, renouvelles-toi mec). Sauf que. Sauf qu’ils ont débarqué dans un clip où ils se déguisent en banane. Le pays traverse une crise sans précédent, le monde menace l’effondrement. La réalité de l’horreur augmente chaque jour avec ou sans Google glass. La jeunesse refuse de faire son service militaire si ce n’est en Syrie, et même le secteur de la banane connait des tensions digne d’une guerre des civilisations. Et eux se déguisent en bananes. Impunément. Je ne pouvais pas laisser passer ça. Je ne pouvais pas non plus faire le relou et débarquer avec un Beaujolais nouveau (meuh aha le Beaujolais ça pue la banane Bâtard). Alors c’est parti pour une vraie pyramide banane chocolat : des bikers, de la bière et du bruit.

Black Bananas

Parlons de bananes. Parlons de civilisations. Parlons de civilisation de la banane. Direction la crête Congo-Nil, le cœur de l’Afrique, les grands Lacs, le Kivu, les minerais, les enfants soldats en botte en caoutchouc. Je ne vais pas vous tirer les larmes exotiques en parlant de massacres à la tronçonneuse. Non, car derrière ces mots frémissants se cache l’une des AMAP les plus perchées du monde. Sous les brumes des montagnes tropicales, accrochée aux flancs des collines plongeant vers le Tanganyika, s’est constituée une agriculture magique autour d’un breuvage rocambolesque : la bière de banane. Oui, c’est ça. Dans le bidon bleu. Onctueuse mousse. On goûte ?

photo 1Je vais pas non plus vous faire l’histoire agraire en détail, on me reproche souvent mon manque de synthèse GIF, mais sachez que, sur ces pentes extrêmes, les agriculteurs rwandais et burundais ont mis au point une production jardinée à haute intensité de travail, associant quantité d’espèces sur des micro-parcelles, multipliant des cycles de cultures et gérant des strates végétales qui feraient pâlir n’importe quel projet de geek urbain en recherche de verdure (ou de recyclage de lampes à sodium dans le secteur légal). En quand on parle de pentes extrêmes, on parle pas du bocage normand.

landscPour rentrer plus sérieusement dans ce sujet vivifiant, je vous laisse donc le choix entre la version soft ou le mode extrême hardcore tu cliques ici et tu perds ta virginité pour toujours. Je vais plutôt m’attarder forcément sur la partie brassicole, puisque les bananes ici sont quasi intégralement transformées en bière. L’appellation bière est je vous l’accorde un peu forte en houblon (colonisation belge oblige), on pourrait parler de cidre ou de vin de banane pour être plus proche de la réalité. Toujours est-il que nous avons à faire ici à un jus de banane fermenté. Musa acuminata pour être précis. Oui, quand on parle du genre Musa ça devient vite le bazar niveau taxonomie, la classification botanique de la banane est assez math-rock. Entre les Musa ensete dont on ne consomme que les racines et la pulpe du tronc en Ethiopie aux Musa textilis dont on extrait des fibres pour faire des T-shirts sympas aux Philippines (passion sweat en banane), le monde de la banane est fortement luxuriant. Mais dans la région des Grands Lacs, les populations ont sélectionné des cultivars adaptés à l’altitude et à la production de bière. Point.

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Havre de paix et de vacarme

Les premières faces de craies qui débarquèrent dans cette zone écrivent dans le langage fleuri de 1864 : « Chaque hutte progressivement transformée en brasserie reçoit les gens du village qui viennent, le chef en tête, s’abreuver à longs traits, dans des bols de pailles tressées, de la liqueur pétillante que renferme d’énormes jarres de terre » décrivant ceux qui se « gorgeassent de bananes cuites ». A chaque époque ses gonzos.

pombé

C’est cette liqueur pétillante que je découvre effaré en débarquant tôt un matin sur le marché de Cibitoké. A la fraîche, ça fume et ça frémit dans le bidon bleu. J’hésite. Tout un système original basé sur une économie stricte de moyens s’est progressivement développé autour de la banane, les paysages magnifiques de la région en sont la preuve. Même les habitations semblent disparaître sous les feuilles découpées de la bête végétale. Alors je pense à cette beauté, plongeant mes lèvres dans la mousse acidulée, le soleil perçant va pas tarder à me transformer en cancéreux me réchauffe doucement la nuque.

banana touff

Le bananier est génial, il faut chanter sa gloire. Au Burundi, il fait pulser l’économie locale, fournissant des rendements coquins sur des surfaces réduites et donnant son fruit quasiment toute l’année. Le bananier limite l’impact des fortes pluies et enrichit les sols, constitue une accumulation de capital (la plantation), de fertilité (la biomasse) et de prestige social (paye ton coup). Ça vous donne un paysage hors compétition dans la catégorie 50 nuances de verts : les micro-parcelles s’enchevêtrent, chaque plante apportant son dégradé, sa brillance, sa texture : thé, café, banane, manioc, céréales, haricots grimpants et entrecoupées çà et là de haies d’eucalyptus, ficus, fruitiers divers ou palmiers à huile (Nutella). Luxuriante comme la pochette de Destination Qualité, bel éloge de la biodiversité que nous offre JB, amoureux des champignons et des coquillages, sans sous-entendu freudien m’assure-t-il. J’hésite quand même, le jus est encore chaud, il pétille dans ma bouche. Hallucination de la face de craie égarée.

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La transformation en bière par les agro-brasseurs du Burundi se fait dans chaque bananeraie en cinq étapes : mûrissement forcé d’un ou plusieurs régimes, extraction du jus, filtration du bazar à l’aide d’Imperata cylindrica (une herbe aiguisée comme une lame, pointue comme un couteau). Puis on laisse fermenter en brassant la pâte moussue, et enfin on affine dans des cruches en terre (ouais c’est un peu la mode des amphores là-bas aussi). Chaque famille, chaque rugo, chaque versant de colline a ses secrets, donnant lieu à des réputations plus ou moins marquées. La fermentation fait intervenir une grande variété de souches de Saccharomyces cerevisae et d’autres levures dépendant des terroirs d’origine (bière nature garantie sans sulfites). On y ajoute parfois du miel, du sorgho, des herbes. Puis la liqueur pétillante est partagée entre voisins, scelle les mariages et autres festivités, ou plus prosaïquement est vendue sur les marchés locaux.

C’est alors que le business prend une dimension trophée Red Bull de l’extrême.

Des vélos surchargés dévalent les pentes des collines pour abreuver les marchés de la bière qui évacueront des hectolitres vers les villes de la région : Bujumbura, Bukavu, Butare. Pas de choppe ici pour tester la came, juste des pailles à même le bidon. Ici le gars perché dans le camion me tend une paille pour tester son chargement « allez umuzungu (=sale colon à la face de craie rend moi mon coltan blanc) fais pas ton timide, grimpe au lieu de prendre des tof avec ton iPhone».

photo 3Des centaines de gamins circulent dans la zone en vélo, dévalent les pentes chargés de bidons ou de régimes très pratiques à transporter. On les appelle les kamikazes, pour remonter dans les collines ils n’hésitent pas à s’accrocher aux camions et transvasent de quoi assouvir les gosiers les plus exigeants à travers les cols pour quelques BIF (le Burundi possède la monnaie la plus OKLM du monde). Là par exemple, avec quelques régimes calés sur la bécane, tu sens l’esprit velib. Pratique. Mon petit Freitag en bandoulière, mon laptop sous le bras et c’est parti pour un journée à l’open space.

bikJe me demande alors si un groupe aussi athlétique que PNEU développe des accointances glissantes. « Ayant pratiqué le skate, comme j’imagine la plupart des jeunes de notre génération, j’ai vraiment adoré ça, puis maintenant ça me fait flipper, histoires de chevilles, de poignets, on n’a plus la même inconscience que quand on avait 15 ans quoi ! Jey lui est bien vélo, pas BMX hein, plutôt vélo qui roule bien pour se déplacer dans une ville ou même plus loin, il en a un très joli d’ailleurs qu’il a tout retapé lui-même, peinture incluse ». Alors pour le plaisir de Jey, guitare héro chez PNEU, voici une image exclusive : un vélo 100% Pimp My Bike, spécial livraison Banana Beer, de Cibitoké à Bujumbura, 24H/24, 7J/7.

bike

Drums not dead

Bon, on a donc parlé de bières et de bikers, c’est cool. Reste le bruit, domaine dans lequel le Burundi sait aussi placer quelques salves bien montées. Une musique africaine qui a su sortir (ou ne jamais rentrer plutôt) du folklore à touriste pour vivre pleinement les bouleversements sociaux d’un pays ayant sombré dans la terreur, ça donne un grand écart stylistique. Ce track, pour commencer, a toujours eu une drôle d’influence sur moi, cette voix étouffée, nasillarde, chuchotée est plus flippante que n’importe quel Skinny Puppy. Certains groupes chelou des années 2000 ont d’ailleurs samplé ça. Ambiance poissarde garantie.

Mais le plus fort, ce qui envoi le Burundi dans la catégorie des vrais, c’est quand les gars sortent leurs tambours sur la tête et exécutent des danses aussi olympiques que sarcastiques. Truc forcément cérémoniel à la base, il prend des formes nouvelles plus ou moins dans la tension. Les tambourinaires arrivent alors à créer une transe façon Action Beat au milieu des taxis, battle de coup de lattes au-dessus de la tête, les Chuck Norris du kick feraient passer Igor Cavalera pour un joueur de congas. Quand je montre cette video à JB, connaisseur en la matière, il répond spontanément « ça chie à fond leur énergie aux gars ». Drums & bananes … Je voulais faire un article light, juste avec quelques photos, un hors série sympa et divertissant. Je me retrouve encore à dépasser le nombre de caractères Twitter. Je repense à cette virée dans cette incroyable contrée, encore martyrisée par la folie. Dans un track du dernier disque, les PNEU semblent quitter le registre du trampoline pour une espèce d’expectative en tension.

Mastiquant mon ubugali (pâte de manioc) histoire d’absorber la pilsen du cru, je n’ose imaginer ce qu’ont pu vivre certaines personnes qui m’entourent. « Je ne sais pas si le terme « méditer »  serait le bon, dans le sens où les personnes qui méditent sérieusement, passent du temps à observer ou alors à pratiquer quelque chose comme le yoga nous dirait qu’on déconne un peu en utilisant ce terme, parce qu’on en est clairement pas là ! Mais lire de beaux bouquins, écouter de la musique extrêmement minimaliste, ou dessiner sans voir le temps passer, ce genre de choses font office de méditation pour ma part en tout cas ». En avril 1994 l’idole de la jeunesse grunge se fait péter la cervelle dans sa solitude de rock star. Au même moment, l’occident découvre le premier génocide halluciné de la période casques bleus. Dans ma grande naïveté de face de craie, j’ai envie de croire en la force des bananes, l’énergie de la glisse ou la puissance de Catadioptre ambidextre. Bikers de Bujumbura, je vous salue bien bas.

bikers

PS : Grâce à la puissance de l’Internet je peux vous livrer un secret que vous ne trouverez jamais dans les magazines spécialisés.

pneu munster

« Le rapport en Pneu et le Munster est évident, nous sommes tous les deux de grands fans de fromage, et une tournée en France est bien souvent synonyme de goûter les fromages de nouveaux horizons, oui oui ! »

Faites-vous plaisir, dites-le avec du fromage et des bananes.