Iidéalement faudrait que je fasse du sport. En fait non. On est tous un peu conscient du fait que les relations horizontales ne peuvent souder un collectif, comme l’explique ce vieil excentrique qui nous resitue quelques points de repères sur la carte des lieux saints. Malgré nos GPRS on sait plus trop quel pèlerinage entreprendre, on n’a pas le temps de checker tous les spots des premières pages d’un Lonely Planet alors on s’angoisse devant les distances à parcourir et malgré les guides rigolos de Laurent Deutsch on ne s’arrête plus vraiment dans les rues si ce n’est pour finir d’écrire un SMS parce qu’on a trop froid aux doigts. Alors creuser la roche mère pour y déceler un truc fun à mettre dans Internet je te laisse imaginer. No way. Et pourtant, les sédiments, en plus du pétrole, ont encore quelques perles à nous livrer. Direction La Roche Aux Moines, haut lieu géologique plus qu’historique (je laisse Laurent Deutsch nous dire si oui ou non ce site est français, allemand ou anglais ou si le ballon d’or doit rester aux portugais et si vraiment je dois faire du sport dans ma vie).

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On ne peut être précis
et conciliant

Dégustation des chenins secs « La Roche aux Moines » en compagnie de Tessa Laroche, œnologue et pilote du domaine avec sa mère. Ici le chenin est roi et unique, cépage pas facile dit-on parfois, tardif pour échapper aux fraicheurs du printemps et accélérant sa maturation pour être fin et concentré avant l’hiver, bercé par la douceur de la Loire dont les vapeurs peuvent, parfois, favoriser le développement du botrytis et mener alors ces chenins vers des moelleux, voire carrément des vins doux. Mais là c’est franchement exceptionnel et les moines deviennent cuvés de Nonnes. Un seul cépage donc, qui donne toute sa dimension au terroir et à l’effet climat. Ainsi je me ballade entre millésimes appréciant pleinement ce que peut faire le temps à la matière (au-delà de la dégradation hein, on ne se pose pas ici dans une ambiance entropique / deuxième principe de la thermodynamique / fin du monde / effet papillon / chaos. Je garde ça si un jour on croise Year Of No Light dans ce blog). Alors ça donne, dans ce qui reste de mes souvenirs : millésime 94 = année froide pour un vin centré, une acidité rigoriste, sécheresse minérale dans la retro-olfaction ; 92 = année humide, pas très chaude on y trouve une rondeur tout juste confortable mais tellement élégante, 99 = est tendue comme un silex dont la douceur tranchante peut vite flamber son palais, 2011 = la race et la profondeur, ton nez dans les cailloux et tu deviens fébrile en disant mais je recommence par où. Au final, ils développent tous, chacun à leur manière, cette élégance stricte, cette gourmandise spartiate propre au domaine. Alors je cherche un rythme austère mais dansant, une mélodie tendue, une palette harmonique centrée mais puissante. Mensch, duo guitare/basse dont le « dance and die » peut mener le kraut motorique vers une transe ténébreuse. Explorant un cadre limité par une formule restreinte (boite à rythme, basse, batterie), portée haut par un chant échaudé, la musique de Mensch possède la force minimale de la pureté.  Et quand on parle un peu technique de productions, aussi bien sur les moyens (sans intrants absolument) que sur les résultats dans le verre (« on a du mal à boire autre chose après »), Tessa prévient « je suis pas intégriste, j’ai horreur des déviances, il faut du contrôle ». Phénomènes vivants et processus naturels certes mais l’ambiance n’est pas au jonglage baba cool et à la vas-y nature comme tu pousses je kiffe. Sans chichis certes, franchise sans problème, mais rigoureuse comme une machine, telle la boite à rythme imparable des Mensch soutenant sans fléchir les volutes et harmonies arrachées d’une larme contenue. Comme si tu cherchais dans une subite angoisse à t’épiler les ongles.

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Les influences c’est comme la nature
tu peux pas lutter

Savennière est une région de jonction géologique entre des schistes sédimentaires, des sables éoliens et des remontées de roches volcaniques aux noms de super héros : rhyolites, spilite, phtanite. Une palette minérale unique, associée à l’orientation et la pente qui influence sans que l’on sache exactement comment les vins. Les rhyolites qui donnent ces trainées rouges au sol – oui exactement comme dans les calanques de Piana oui oui les vacances en Corse, la queuleuleu et les selfies dans les falaises, tout ça sous les rhyolites millénaires – vont-elles ici infuser une énergie toute volcanique dans mon verre ?  Cette diversité fascinante du sous-sol confère des nuances délicates,  influences géologiques, remontées des dinosaures dans les chais. Les dinosaures, les Mensch en citent volontiers quelques-uns dans leurs influences (Morissey, Blondie). Carine « en interne tu es nourri et constitué de la musique que tu as écouté, c’est en toi, inconscient » et Vale de rajouter « les influences c’est comme la nature, tu peux pas lutter ». Géologie du rock and roll, comme certains s’amusent à le faire à la main ou au logarithme, et sans cesse un remodelage des matières par la main et la sensibilité individuelle. Musiciens ou vignerons font d’une matière commune une idiosyncrasie troublante (nan mais là tu nous sors ton vocabulaire pré-master2 mais c’est vrai que tu pouvais pas faire autrement). Il faut savoir que Google ne répond pas aux questions qu’on ne lui pose pas. Alors on part toujours de quelque-chose en soi pour plonger dans l’univers.

L’émotion est un décalage

Influences du sol, du climat, des écoutes passées, du matériel (boite à rythme, guitare, basse ou chais, fûts et cuves), reste la main de l’artiste et sa volonté comme seul guide. Tessa Laroche l’annonce sur son site : elle n’aime pas le bois, pas grande fan non plus de la fermentation malolactique (un truc qui transforme un acide en un autre, genre la vivacité d’un vin en truc un peu plus fromager, genre sensation pure). Bref, pas trop dans la mouvance vins confortables et rassurants. « Il ne faut pas être trop catégorique, je l’ai appris à mes dépends. Il y a ce qu’on aimerait et ce qu’on peut faire avec le vin, qui rappelons-le est une matière vivante ». Il y a une dimension d’interprète que j’imagine fascinante, entre le monde des idées pures, platoniques et éternelles, et le monde vivant dans ses matières mouvantes et mortelles, insaisissables, aux infinis potentiels. «Mon gout n’aime pas trop le bois, il faut qu’il soit maitrisé, pas facile pour trouver les bonnes barriques, la bonne dose. Je fais des essais tous les ans, j’ai essayé 24 mois d’élevage 100% fûts neufs, puis cuves, puis 30 mois puis cuve, seule la dégustation nous guide ». Dosage méticuleux, dégustation, retour à l’usinage : la construction d’un élevage unique est une danse que l’on imagine tendue, une erreur et la perte est irréversible. L’univers des possibles met en jeu la syntaxe propre de l’auteur qui selon ses croyances et préférences manipule les matières et les axiomes, choisissant les issues toujours en équilibre sur le hasard et les contingences. « Dance and die » disent les Mensch, sur un fil, donner accès à des combinaisons devenues possibles et nécessaires. Carine « Le plus drôle c’est le décalage entre ta perception et le rendu, parfois ça n’est pas ressemblant, musicalement parlant, mais dans l’émotion tu t’y retrouves ». L’émotion, si difficile à décrire, trouve-t-elle ici une formule entre volonté et capacité ? Cette grande différence entre les groupes techniquement parfaits mais dont l’exigence de perfection et le poids des références passées empêchent l’émotion captive comme un soupir qui ne sort pas. Coupable de jouer trop parfaitement, incapable de dépasser l’apprentissage. Et finalement ce décalage, presque ironique, légèreté de celui qui veut mais ne peut pas. Alors on apprend à aimer ce qu’on ne sait pas, l’imperfection qu’on ne cache plus, les idées éternelles enfouies dans les sédiments que le temps et l’histoire useront pendant qu’on danse et bois sur un fil. Tessa Laroche et Mensch développent leur austérité gastronomique sans concession pour notre plus grand plaisir. « Les gens veulent du frais et du vif, vont être servis ». Une palette restreinte mais expressive. Un genre d’expressionisme monochrome. Tu sais, le bois brut poncé mais pas poli, débarrassé de sa rigueur mais gardant le velouté piquant de sa matière.

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