CLICK HERE FOR ENGLISH VERSION

Lla Côte Rôtie c’est le name dropping à l’américaine, c’est le coteau raviné, les grandes enseignes et une densité digne des rizières au Vietnam. C’est l’intensité de main d’œuvre avec vue sur la pétrochimie, tout le charme de la vallée du Rhône septentrionale, les légendes impayables sur la Côte Blonde et la Côte Brune qui font de cet endroit le Mulholand drive du 69. Depuis la nuit des temps les chevelures se partagent les destins. C’est l’appellation qui donne ses lettres de noblesses au mot « rôti », pourtant pas facile. Associé au poulet ; c’est vitrine grasses, broches d’un autre âge et nourriture approximative. Associé à la côte c’est grand seigneur, fin connaisseur et palpitations chez les nouveaux riches. Oui, c’est le terroir d’exception, les micaschistes et granits que tous s’arrachent, on imagine déjà Jay-Z quitter le Courvoisier pour s’adonner aux plaisirs de cette frissonnante syrah du nord. Mais ce matin, un temps pourri d’un mois de mai qui s’éternise en version novembre, c’est n’est pas le hip hop qui arrive dans mes oreilles. C’est Lunacy qui résonne dans cette longueur de bouche obstinée, si précise dans sa complexité. Swans VS Clusel Roch, il fallait que l’entêtement ait un goût et une oreille.

De la complexité

On passe souvent vite sur l’idée qu’un vin est « élevé ». Et les étiquettes s’arrêtent à la vinification pour préciser dans quelle barrique notre jus a trempé et pendant combien de temps. Logique synthétique de l’étiquette et focus sur le process : élevé en « fût de chêne » ça rassure ton porte-feuille et ton bon goût. Mais remontons l’élevage. Le vigneron élève des vignes. Et un passage chez Clusel Roch vous redonne toute la dimension pratique et esthétique de la chose. Humblement j’écoute le topo. Élever des vignes ? Les tailler, les piocher, les nourrir, les vendanger en verts, à maturité, en sur-maturité : le vivant occupe son gardien. OK. Précise un peu, remonte la bobine. Élever des vignes : les sélectionner, les observer, les soigner pour qu’elles tirent de leur terroir le maximum. « Les clones qu’on trouvait dans les pépinières, issus des sélectionneurs, on voyait bien que quelque-chose n’allait pas. On observait nos plus vieilles vignes, plantées par le grand père en 1935, on a alors décidé de sélectionner nous même, fallait se lancer». Dégustez les différents jus du domaine et appréciez : variation sur une nuance. Le même cépage que vous classez rapidement dans votre palais : syrah = laisse moi deviner … épices subtiles et fruits noirs ? Place doctement un cuir neuf et l’immanquable violette, à balancer selon les parcelles et les années. Je retravaille un peu ta mémoire ? T’as déjà senti des violettes ? La dernière fois que t’en a vu une c’était sur le Air wick de tes chiottes. Il y a autant de violettes que de sous-bois quand il n’y a qu’une même odeur de synthèse pour ton air wick, le déo de ta bagnole et ton savon ramené d’un duty free quelconque. Je crois que ce que m’explique Brigitte c’est un peu la même, en mieux. Le domaine se revendique paysan : châtaignes, maraîchage et vignes forcément. Voir la photo et l’intégration poussée du paysage :

20130607-142600_2

Parce que c’est tout le sens du métier de paysan (de pays): observer, évaluer, sélectionner, avancer, revenir en arrière. Hésiter, reprendre, profiter de l’aléa pour renforcer ses convictions. « Pendant 3 ans on a noté : morphologie de la vigne, caractéristiques des feuilles, production, qualité du raisin, des pépins. Mon mari faisait le tour des vigne avec sa fille ». On passe les détails techniques (contrôle sanitaire, greffage, trouver le bon pépiniériste pour multiplier, les parcelles à porte-greffes)… mais la base est ici : on ne se contente pas d’un clone. On creuse autour pour élargir la palette. Et on creuse à la pioche des terrains trop pentus pour être mécanisés. Variation autour d’une nuance. Michael Gira : « On commence tous nos morceau sur une guitare sèche qui sera enrichie puis cannibalisée à force d’être reprise». Variation autour d’une nuance, répétition à l’identique et enrichissement progressif des harmonies qui se déploient lentement et s’incrustent profondément. Un sillon dans la rocaille. Une parcelle si mince qu’elle menace de s’effondrer, une mélodie si chiche qu’elle menace de t’effondrer. Les larmes et la sueur ont le même gout. « Les syrah ont été sélectionnées pour le Languedoc, ils plantent à 5000 pied Ha, on est à 10 000 pieds/ha. On va faire quoi avec des vaches à lait ? Vendanger en vert ça occupe mais bon … ».  Il y a un paradoxe dans cette appréciation de l’état de fait : on s’adapte au climat et au terroir. Malgré les changements du climat (pétrochimie encore) ou du terrain (la force du poignet), le sol et le ciel sont finalement moins plastiques que la seule matière à façonner : le vivant. La vigne est cette matière qui sait tirer d’un milieu minéral une saveur que l’homme extrait. Même les levures sont indigènes, elles font partie de notre patrimoine. Alors le vigneron tourne autour du vivant et soupèse cette machinerie à muter, à croître, à explorer les sous-sols et s’élever par la lumière. La vigne qui sans cesse creuse, croît, s’élance, mute. Et le vigneron qui la protège à force de mutilations, d’entailles, sélectionnant les hasards les plus à même d’exprimer au mieux un potentiel que lui seul connait. Et Gira qui exploite le bruit exubérant pour lui donner une forme longue et austère, un tunnel qui pour être lumineux se doit d’allonger sa partie ténébreuse, « On part de certaines notions et préceptes pour les emmener ailleurs, on y ajoute plus de petits éléments, plus de textures ». Et l’écoute, comme le goût, qui doit détecter ces éléments pour apprécier le chemin sur lequel les artistes nous embarquent.

Austérité d’une colline à gravir,
chaque grain est unique.

20130607-143158_2

Business model

Gira, encore. M. Gira n’est pas un fluokids, il n’aime pas le peer-to-peer, il gronde l’auditeur, de son autorité mystique. Il martèle son argumentaire que n’importe quel geek juge réactionnaire au possible. « Achète ce disque, ceci est mon travail » Respecte et protège le travail des artistes. Les vidéos de chatons sont gratuites, le debil-streampeut vivre de sa seule publicité, qui n’est plus à une fonction débilitante près. Mais le travail des Swans se paye. Et forcément on ne trouvera pas le prix juste, on n’ira pas télécharger et on trouvera cette galette trop chère, même achetée au stand, même achetée en direct sur le label du père d’un tas de mouvements labellisés proto (l’histoire est la première à sélectionner massivement, des courants créatifs et leurs refoulements du folk à la musique industrielle). Peu de chance de trouver Michael faire un harlem shake avec ses petits amis. Étrange vision dans cette époque où tout est gratuit, on est les enfants terribles de la gratuité, élevé au 20minutes on s’habitue. On s’épargne à peine l’argument « les gratuits sont futiles mais ils redonnent l’intérêt de la lecture aux jeunes » Aveux de quelle vision de la baisse de la fertilité ? « des morceaux gratuits » c’est fun, c’est frais, c’est jubilatoire, ça rempli les playlist des bloggeurs qui peut être vivront de la pub si le trafic est bon. « Et là tu payes » C’est exigent, c’est complexe, c’est rude. L’hiver on fait des piquets (« ça n’a pas de sens, acheter des piquets à l’autre bout de l’Europe quand on a tous ici des châtaigniers »), on remonte tout à la main, à la pioche, on étend le fumier à la main, du compost. On tient l’herbe, et on redonne de la structure au sol. Dernier carré de résistance une parcelle trop pentue, trop loin. On doit y passer un coup de round up et ça nous fend le cœur. Comme si l’agent orange débarquait dans la prairie fleurie. Décidément trop de Vietnam sur cette côte blonde. « Forcément ça a un coup. » Alors les artisans organisent la rareté, série limitée par la nature et l’effort, sélection par la main, le temps, l’espace. La croissance infinie du marché, ton disque dur remplis de mp3, tes promos sur iTunes, cette boulimie sans grande influence sur la manière dont les jingles sauveront ta vie. Cette inflation explosive de l’élargissement des choix sans issues me laissent coi. Que restera-t-il ? Le monde XXL a parfois besoin de se reconcentrer, de recaser les feux d’artifices dans leur poudre originelle. C’est peut être aussi simple que cela : la densité que l’on trouve dans cette obsession artisanale. Cette façon d’improviser en gardant une direction ferme. 2500 bouteilles sur les terroirs les plus nobles, faudra pas se battre, on pourra toujours se rattraper en cliquant quelques likes pour se défouler. Entêtant, précis, répétitif, une texture s’enrichissant autour d’une étroite fenêtre sensitive, une longueur parfaite. Les Grandes Places ne meurent jamais.

20130607-143057_2