Cce post est un vague souvenir. Se souvenir : activité sous forme de constat désagréable et de plus en plus fragmenté du fait que désormais ta vie se dégrade et que tu n’y peux rien. On va parler de ces jouissances si piteuses dans leur mélange de mauvais goût et d’extase : le tourisme et la fête. Parce que tu crois encore qu’il suffit d’agiter les bras pour faire vibrer ton visage engagé dans un grand huit au ralentis ou de faire croire à tout le monde que tu as un agenda de dingue pour augmenter ton personal branding. Et même si tu as bien conscience que l’équation (Opodo + Claude Lévi-Strauss + Michel Houellebecq = Triste Thaïlande) n’augmentera pas ton capital social, personne t’empêchera de profiter d’une destination exotique pour ramener des clichés funs et authentiques quand le principal étranger est devant toi à ce repas interminable : je suis ton père. Celui-là même qui a speedé pour trouver des trucs zens à Nature & Découvertes, preuve que la plupart de nos décisions sont basées sans autre alternative sur la fonction 2+2= ? Et comme le turnover est plus important que la nature des choses, que Stromae ait remplacé Manu Chao dans la catégorie ‘chantres des fêtes mondiales’ ne fait qu’augmenter ta confiance dans cet ensemble huilé.

Ce blog n’a pas vraiment vocation à vous raconter mes vacances, ni à parler flûte de pan. Alors pour parler de la Finca de las Nubes (un domaine perdu en Argentine) et de Koudlam (un groupe d’un mec tout seul et sans guitare), je devais trouver une astuce auto-justificative. Oubliez donc cette intro un peu naïve et réac qui je vous l’accorde en fait un peu trop dans le style « tu connais l’appli qui permet d’identifier les relou dans ton network ».

Discours technique
ou technique du discours

La Finca de las Nubes a été créée par José Luis Mounier dans un coin des Andes argentines, la valle Calchaquiès. Avec un esprit d’indépendance burnée typique des pionniers, il a planté ses vignes (malbec, cabernet, tannat, torontès) sur des arpents entre cactus et éboulis rocheux. Une région éloignée du fief des vins argentins (Mendoza), entre Quebrada Huamaca (spot absolu en terme de tourisme ethnico-géologique) et Cafayate (l’autre ville du pinard en Argentine). Premier constat dans ces zones qui ne bénéficient pas d’une notoriété de fait (capital symbolique), les contraintes de productions naturelles ne peuvent être compensées par une valorisation économique fastoche (comprendre : même des supers vins argentins se vendent au mieux comme du passe-tout-grain, effet Guy Roux oblige). Les vignes de Mounier ont été plantées en 1999, donc pas possible d’y aller à coup de « vieilles vignes issues de mes ancêtres les ducs de Bourgognes » ou « Charlemagne appréciait déjà ces vins qui ne tâchaient pas sa barbe ». L’histoire du terroir se résume ici à quelques lamas qui y pâturaient des herbes sèches et trois indiens cramés par le soleil qui mâchaient de la coca. Alors on va directement être plus exigeant sur les rendements, à contre-courant de l’esprit « petits rendement pour grande qualité» (esprit largement vanté dans ce blog, certes). Quand tu vends 2 € ta bouteille tu peux pas trop la ramener avec un discours ‘chaque cep est massé avec des infusions de prêles’. Alors comment ça marche un domaine sans références perdu dans la pampa ? Après la déclaration d’amour au métier (jeune diplômé d’œnologie cherche lieu idyllique pour se battre contre l’univers), il faut vite passer à l’intégration infernale d’une équation à trois variables : qualité du vin, coûts de production et prix de vente.

Comment éviter avec classe les écueils d’une imitation douteuse

L’excellent Vinovelo, blog d’un pédologue cycliste (hein ?), nous parle du discours porté par Maximiliano Battistela, ingénieur argentin de la zone de San Juan (un peu plus au sud) « Il s’aide des facteurs locaux (ensoleillement, gradient thermique jour/nuit) comme de l’utilisation plus pointue d’outils telle l’irrigation. Laissant le marketing du terroir aux communicants, Maximiliano propose alors d’établir un discours technique au sein de la filière pour sensibiliser les viticulteurs à ces conduites de pointe ». Le vignoble de Mounier ne trahirait pas cette approche : conduite stricte des 5000 pieds à l’hectare, goutte à goutte, gestion optimale des sols (fragiles et sujets à l’érosion) l’objectif est d’obtenir une production saine, équilibrée, contenant l’ensemble des précurseurs utiles à la vinification. Le système traditionnel de palissage (en pergola) est certes ravissant sur les photos mais coûte plus cher à l’entretien, il faut donc trouver des alternatives. Faire du vin implique toujours un gros travail de paramétrage, avec en ligne de mire des références aujourd’hui mondiales, celles de grands vins cocorico, générant parfois un complexe chez des producteurs ou des terroirs ‘périphériques‘. Loin des Grands Crus classés et leur prix stratosphériques, la viticulture argentine doit trouver une voix autre que la vaine poursuite d’un modèle figé. Alors je pense à cette réflexion de Koudlam dont la musique vise haut (elle se veut symphonique) en utilisant que de l’électronique et des plugins bas du front. « J’utilise principalement des plug, j’adore des synthés comme le wavestation de korg (ndlr : un synthé à 200€ quoi, genre je monte une cathédrale sonore avec mon clavier astrapi), j’adore les sons qui imitent mal de vrais instruments, les trucs un peu chimiques. Je fais assez peu de recherche, j’aime faire de la musique de preset, le ready made. Le secret c’est le contraste des matières. Et la matière est l’idée ». Avec génie Koudlam vient de débloquer ce que m’inspire la dégustation des malbec de la bodega Mounier : on peut aimer ce qui « imite mal », tout est question de paramétrage, d’utilisation des matières et d’idées plus que de moyens. Ou comment éviter avec classe les écueils d’une imitation douteuse.

Entropie solaire :
de la différence entre mûrir
et mourir

Donc les vignes perchées à 1850 mètres d’altitude donnent ici des rouges de grande intensité, une bien grosse bouche avec les dents noires, le ravissement du vin qui t’en donne pour ton argent, particulièrement le malbec, star locale, qui se fait riche en cerises noires compotées, dodues et blotties sur ta langue qui palpite. Et quand derrière tant d’onctuosité on perçoit une pointe rustique, c’est l’air de la montagne qui nous rafraichit l’ensemble (ouais, des vignes à une altitude qui chez nous rime plutôt avec reblochon). On retrouve alors la vigne les pieds arrosés d’une eau glaciale (les sommets à 5000 sont tout proches) tout en ayant la tête en plein cagnard (les tropiques aussi sont toutes proches). Ensoleillement (latitude tropicale) et gradiant thermique (altitude alpine) disions-nous… Mais le secret le plus subtil de la bodega est à chercher du côté des Torontès (cépage éradiqué chez nous ayant trouvé refuge chez les lamas, comme les babos quoi) : hyper aromatiques, tourbillonnants, la fraîcheur des fleurs blanches, c’est l’odeur de la peau velouté des tableaux de la renaissance, je crois que les femmes peintes par Botticelli avaient cette odeur. Contrastes des matières proposées entre des rouges puissants et des blancs aux textures de pétales, la terrasse du domaine est une fête. Si proche du soleil, on se demande quelle influence la bombe à hydrogène peut avoir sur les vignes.

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Retour aux fondamentaux de production, toujours via Vinovelo « Avec l’altitude, notre filtre atmosphérique se modifie. Les rayons ultra-violets d’ondes moyennes, UV-B nocifs pour l’homme, peu gênants au niveau de la mer augmentent alors de 10% chaque 1000m. Ces rayonnements ralentissent la photosynthèse, tandis qu’ils favorisent l’accumulation des flavonoïdes et anthocyanes, à l’origine de la couleur des baies. Un facteur sérieusement pris en compte plus récemment en Europe pour la question du changement climatique ». L’énergie du soleil donne ici une image particulière de l’entropie : entre nécessité et nocivité, révélant le potentiel créatif de la dégradation. Avec en toile de fond l’activité humaine et son agressive usure … Retour par Koudlam dont les synthés m’évoquent cette réalité, nostalgie de ce qui disparait et grandeur de ce qui s’use « Les choses dégradées me semblent souvent plus belles ainsi et j’ai passé mon adolescence à vandaliser mon environnement comme si j’étais un accélérateur de particules, mais d’un autre coté je suis quelqu’un de très conservateur et je pense sincèrement qu’il faut défendre la société. J’ai vraiment très peur de devenir misanthrope à terme, vivre dans IDIOCRACY c’est quand même vraiment le bad. » La musique incantatoire de Koudlam évoque la course enfin libre des chevaux de l’apocalypse débarrassés de leurs cavaliers, un accélérateur de fin du monde heureuse, la voix d’un guru perçant d’aveuglantes ténèbres. Cet éloge de la dégradation accompagne à merveille ces vins enrichis en anthocyanes, simple réaction d’autodéfense de la vigne, ralentissant sa photosynthèse pour survivre, préfigurant peut-être l’avenir des hommes obligés à ralentir leur insupportable agitation pour survivre. La différence est ténue entre mûrir et mourir idiot (ce passage était sponsorisé par Jared Diamond qui comme l’autre Jared est assez préoccupé par les questions d’effondrement).

Savoir vivre ou vouloir l’ivresse

Alors, avec l’effondrement pour seul horizon, suffit-il de boire, danser et bronzer ? Simone de Beauvoir pensait la fête comme une irruption du présent dépensier contre la mesquinerie accumulative, le sans souci du lendemain contre les utopies totalitaires. Une irruption du vouloir être, la communion par le rire, le bruit, la sueur et la vasodilatation générale. Ouais, une victoire contre la défaite est séduisante comme un séjour tout compris sur Opodo. Il existe une photo de Koudlam en haut des pyramides de Teotihuacán, quand je lui demande son impression là-haut « c’est un site vraiment très beau, auquel on accède après avoir passé des collines de bidonvilles, c’est hyper impressionnant, ça donne des rêves de dictature, mais quand on regarde les gens faire des selfies en bas des marches on se retrouve à nouveau dans idiocracy. Il n’y a plus que sur le périph parisien, dans un buisson, que l’errance est permise. » Voilà ce que ne permet plus la fête aujourd’hui : l’errance. Les grands rassemblements dans des lieux industriels reconfigurés en machine à cash du tertiaire, le kick des infrabasses, les installations lumières + drones sponsorisés JC Decaux. Triste entropie : dégradation unidirectionnelle mais qui dans sa chute crée une lumineuse trainée. Alors gros warehouse à techno, efficacité du kick et du drop qui est à la musique ce que le quick’n’toast est à la gastro : une version sèche et grasse, immédiatement axée sur le résultat. Le chemin vers la satiété, avec ses pistes cachés, ses cols, ses illusions optiques n’a plus de sens à l’heure des autoroutes à péages. Impossible dans les aménagements urbains de trouver une place pour un golf pépère (cf cette vidéo à 1 minute on y trouve un golfeur très Tyler Durden là où aujourd’hui fleurissent les quais du lounge et des bars à concept sponsorisés par des chefs sur le déclin). L’efficacité de la satiété masque la beauté des voies qui y mènent, la fin des préliminaires. Avalé c’est digéré, neurotransmetteurs bodybuildés pour liker tout ce qui entre dans ton cerveau : la chimie résout l’existentialisme à ce qui circule dans nos veines, réceptacles à addictions. La fête, le tourisme, la recherche de la communion : les écrans tactiles s’agitent sur le dancefloor. J’arrive au bout de cette démarche caillouteuse où j’identifie enfin ce qui me fait lier La Finca et l’aridité symphonique de Koudlam : transformer le désert en lieu de bon vivre ou les flutes de pan en furie rock’n’roll, ces gars sont la déconstruction à eux seuls, la french theory sans le côté relou. Que la fête et l’ivresse nous apprenne à vivre, et nous pourrons mourir heureux.

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