Oon a tous énormément de choses à faire. A chaque fois que tu décides de t’y mettre, tu dois gérer des urgences comme checker une appli pour noter ce que tu manges ou réserver ton treck au Pérou. Déguisé en conquistador pour plus de style. Alors on devient tous un peu de mauvaise foi (je touche pas terre) et nos personnalités sociales malgré les update de statuts s’enfoncent dans l’esquive (je suis charrette là). Par exemple, j’étais tranquillement à circuler sur l’autoroute du soleil, la Languedocienne, et son infrastructure semi-publique très étudiée : circulation impeccable, 3G, aire de repos climée et troquets sponsorisés. Direction le terroir de La Clappe. J’ai RDV avec un vieil ami devenu régisseur d’un domaine à l’américaine (un vrai, avec investisseur anglais et consommateurs chinois). Mouais, à voir. Et puis je sors de l’autoroute et la couverture devient rapidement angoissante et le point bleu de mon iPhone qui s’excite et la 3G qui devient E et la raréfaction des points de signalisations. Et là… immanquablement, plus de réseau. Rien pour esthétiser ta vie dans l’Instagram, la honte d’un statut non rafraichi dans l’Internet, le risque de passer à côté du mail qui devait sauver ta carrière et ta vie qui devient un GIF non animé. La perte de repères. Totale. Au beau milieu du massif de La Clappe. C’est dans ce genre de situation que les ours deviennent ce qu’ils n’ont jamais cessé d’être : des repères.

Du repère théorique

Alors je débarque un peu paumé dans ce massif michou-mignon, carte postale entre Narbonne et la plage, pittoresque antenne militaire et vignobles sur une butte calcaire semble-t-il créée par Jupiter lui-même. La Clappe, c’est facile j’aurai du associer ça aux Clap Your Hands say Yeah. Mais le discours strict et sans complaisance du régisseur en question sonnait difficilement avec une indie pop à bermudas. Ce qu’il cherche dans son travail se rapprochait plus de la rigueur noire et symphonique d’un arrangeur ténébreux. Il fallait faire sonner les marnes de la Clappe et le tellurique des Kill the Thrill. Rencontres avec Y. Claustre régisseur du Domaine Camplazens et N. Dick, auteur-compositeur-arrangeur-interprète dans Kill The Thrill. Pour une session Clap your hands dans ma face.

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« J’ai récupéré le vignoble en bio y’avait un pied sur 2 qui étaient crevé ». Direct dans l’ambiance, le décor est planté, moi qui ne jure que par les vins naturels et la magie du vivant je vais ramasser toute la journée. « Quand t’as un tel investissement à gérer tu peux pas laisser aller les choses. Prendre des risques oui mais pas sans parachute». Une base imagée ici simplement : chaque système de conduite de la vigne, de transformation en vin et de mise en marché pour que ta petite bouche de consommateur y accède, dépend de la stratégie globale d’un vigneron qui compose avec ses contraintes (désolé cette phrase est complètement SWOT). L’approche est fonctionnelle : comprendre d’où viennent les problèmes et les régler sans à priori théorico-philosophique. Démonstration façon conclusion contre-intuitive « j’essaye de suivre les populations de vers de la grappe, d’adapter mes pratiques pour maintenir une population faible. Des voisins en bio ont utilisé la confusion sexuelle à tout va ; résultat les papillons sont tous venus sur mes vignes ». OK, cassage de mythe. La proximité et l’observation : mesure des montées de sèves, notation des couleurs des feuilles, un dispositif digne de la recherche (il s’entend d’ailleurs à merveille avec la station expérimentale de l’INRA du coin), le tout saisi ensuite sous excel pour comparer les données et prendre des décisions sur l’ensemble du domaine (40 ha quand même). Une conduite donc très technique, un plaisir non dissimulé à l’expérimentation rigoureuse, qui s’exprime jusque dans les passe-temps : « je me suis fait plaisir sous la serre, j’ai un tas de variété de tomates : des hybrides hollandaises de 25 m et des kokopelli de collection » (oui hybride et kokopeli sont ici dans une même phrase, tout comme l’utilisation du mot ‘excel’).

La main de l’homme est une machine.
La machine se règle sur le résultat attendu.

La technique aussi passe par les machines : prolongement évident des choix, aboutissement obligé d’une réflexion, les machines sont choisies, réglées et orientées vers ce qu’il veut mettre au final en flacon. « Vendanger à la main ? Ouais, je garde un 1ha pour faire ça avec les copains, le temps d’un pic-nic. Le reste je fais ça à la machine, je peux la faire tourner en 2 X 8, le tri est parfait si la vigne est bien préparée, je récolte à l’exacte maturité que je recherche ». Gérer des vendangeurs qui ramassent des cailloux et des grappes pourries n’est pas dans son délire. C’est plutôt la version hédoniste du capitalisme, ce merveilleux capital qui remplace le travail pour notre plus grand plaisir – Marx c’est toi là-bas dans le noir ? Les machines justement : sont-elles le drame esthétique de Kill The Thrill ? Groupe noise-no wave-culte éternellement calé derrière sa boite à rythme et le badot qui pose sa question obligée « ça alors, mais vous avez pas de batteur ? – trop la honte » Réponse de Nicolas Dick : « les machines étaient pour nous la solution. Avec Marylin, nous étions deux – une basse, une guitare – sans local, il nous fallait du rythme. On a pris une boite à rythme. Deux années plus tard le sampleur s’est imposé aussi. Les machines donnent énormément de possibilités pour la musique, la musique est beaucoup plus importante que de savoir quel instrument la joue». La musique est plus importante que l’instrument qui la joue. Le vin est certainement aussi plus important que le mode de production. Si certains régisseurs n’ont pas envie de se taper la gestion d’une flopé de vendangeurs beurrés, les Kill – groupe hors sol – n’ont pas envie de gérer un batteur et son matos relou à transporter, sans parler de ses break pendant les balances. La main de l’homme est une machine. La machine se règle sur le résultat attendu.

Du repère structurel

Quand ils me parlent de leur travail, c’est l’agencement de l’espace qui me fascine. La Clappe est un site géographique qui en impose. Un presque-cliché méridional, avec ses bâtisses à cyprès et ses terrasses à pergola. Tellement beau que d’insupportables touristes viennent y chercher du vin « de cette vigne, celle qui a vue sur la mer ». Comme on choisit un emplacement de caravane. Peut-être que cet espace donne envie au vigneron de retranscrire dans le vin un volume et une éloquence particulière. En dégustation, Yann se fait encore plus avare de mots (déjà pas très bavard). Il laisse couler. Il y a cette mode plutôt comique chez les amateurs de vin de forcer l’approche analytique, aller chercher des odeurs improbables « il y a du cuir neuf ; quelque-chose comme un foin de Crau peut-être ? Je dirais même un caoutchouc de Birmanie, mais arrête t’es naze en empyreumatique ». Cette approche façon « mallette à odeur » achetée sur amazon (le nez est extrêmement sensible mais peu précis, on y reviendra) masque parfois le travail sur la structure et les volumes d’un vin. Justement, il me parle structure : le volume ou l’effet dans la bouche et la manière dont le vin s’empare de l’intérieur de ton tractus sensitif ; la densité : la quantité de matière par unité de volume ou la manière dont tu perçois la chaire du liquide ; et enfin, le temps : la manière dont le volume s’éclipse ou comment l’artiste sort de scène et quelle trace sa cape laisse-t-elle. Flottement. On parle pas de caudalie, on va pas sortir les chronomètres, on est entre nous. On laisse faire les impressions, la dégustation est rapide mais doit retracer poétiquement un cycle naturel de la fleur à la barrique, de la naissance à la mort. Un vivant mange un autre vivant. L’ensemble du discours prend ici forme : le réglage des machines, la manière d’extraire le raisin, d’assembler les jus de presse et de tire (justement, selon la puissance et les réglages on extrait des éléments de structure avec plus ou moins de finesse) tout se retrouve dans le verre devant moi. Ce volume dans la bouche, sa puissance, le roulement des polysaccharides, ce qu’il faut d’astringence pour ne pas endormir ; les frottements des Kill me viennent aux oreilles avec une presque évidence. Comme décrire une musique sans la classer ? Il y a ce même tics chez les rocks critiques, chaque nouvel artiste ou album est analysé au regard de ses odeurs ; genre Motorama = Joy Division + Belle and sebastian (véridique). Cette manière de classer est non seulement snob (toujours y glisser une ref que personne ne connait, ou un décalage un peu farceur Genre WhiteHouse = Marilyn Manson + A$ap Rocky) mais aussi paresseuse. On apprend rien sur la musique, éventuellement un peu sur les références de l’auteur (ou son aisance dans wikipedia). Le marketing de la musique passe sous silence l’analyse de son essence. Alors, peut-on parler de structure ? Nicolas me donne quelques repères quand il parle automations : « En plaçant les micros devant les haut-parleurs ou sur une batterie en proximité on casse un peu toute la dynamique de jeu d’un musicien, il n’y a pas l’air qu’il y a dans une salle de répétition ou dans une salle de concert, où tous les sons se mélangent en étant à distance. L’enregistrement peut être comme si chaque son était directement dans l’oreille. C’est pour cela que l’on recrée artificiellement avec des automations, des égalisations… L’équilibre que l’on veut donner à écouter». Structure, équilibre, volume, nuances : le travail du vigneron et de l’arrangeur a ceci de titanesque : ils retranscrivent dans un espace restreint (une bouche, deux oreilles) une multitude d’informations issues des interactions entre une vigne et son milieu, entre un groupe et ses instruments, une dynamique subtile qu’il faut condenser sans renier. Il y a dans ce job un côté « réducteur de têtes jivaros », ils sont donc bien des sorciers sensuels.

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Du repère euclidien

Après la dégustation, il revient à ses méthodes. Toujours ce goût du rationnel, de la maitrise des paramètres, qu’ils soient vivants ou technologiques. Une attention de chaque instant sur l’assemblage, le choix des barriques et leur degré de chauffage, la maitrise des polysaccharides dans le vin, qui justement n’ont pas d’effet sur la palette aromatique mais sur les sensations de rondeurs et d’équilibre (il parle beaucoup des polysaccharides). Aller chercher les précurseurs, les stopper, les amplifier, les corriger, balancer les effets entre sensations. Créer un rapport unique entre les éléments qui constitue le vin pour qu’il laisse une trace, une signature, une image ? « Alors la spatialisation, c’est d’abord un rapport entre les deux oreilles, on parle souvent d’élargir le son en ouvrant les panoramiques, mais ce sont les axes horizontaux. Depuis toujours je trouve ça très limité au niveau de l’espace. Le besoin d’aller en profondeur c’est imposé de lui-même, un peu comme parler de verticales hautes, basses, proches, lointaines. En travaillant avec tous ces axes, on crée une spatialisation. Par la répétition on arrive aussi à approfondir l’image sonore, avec des frottements de notes similaires et le mélange justement machines / instruments on peut accentuer certaines impressions ». La technique n’est pas forcément dextérité, la sucrosité n’est pas forcément mollesse, la répétition d’un motif n’est pas monotonie et la puissance aussi a ses fragilités. Ces deux artistes me font réviser ma géométrie,un triangle n’est pas toujours un triangle.

Alors je refais tourner le Julius dans le verre, essaye de comprendre ce qu’il a voulu y mettre et j’écoute cette balance permanente, le choix qui ne se fait pas, le repère qui tarde à prendre sa forme définitive, mais qui surement se pointe, et fixe tes sens dans leur immanence. J’emballe mes bouteilles, ravi que la garrigue se soit révélée aussi industrielle, et Yann me livre une dernière de ses impayables sorties « le vieillissement c’est un truc marketing pour vendre des vieux stocks et des caves à vins. Une vieille bouteille sur deux est imbuvable, ça me fait marrer les gars sur les blogs qui essaient de ressusciter leur vin : cherche pas, c’est mort, c’est du végétal qui se décompose. Ce qui se développe ce sont les composés de la dégradation ». Le vigneron extrait, assemble, élève, mets en bouteille quelque chose à boire. Comme si le temps était devenu superflu et nuisible. Encore un repère qui craque, qui se discute (levée de bouclier en vue chez les buveurs de tanins assouplis et les pronostiqueurs du potentiel de garde). Mais la constante chez ces deux : aller chercher quelque chose de précis, avec rigueur et maitrise, quitte parfois à perdre le touriste de passage. Éduqués à notre dose de prémâché et d’impertinence facile, on a besoin de repères. Je suis un touriste et je me suis perdu, ravi.

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