Oon voit d’ici la nappe à carreaux, le pot d’Côte et son cul de verre épais, la générosité du gras double, le truc qui tâche mais qui sauve, l’amnistie du bon goût. Le St Jo est indissociable du plaisir de sombrer lâchement sous la cochonaille de cochon, de laper cette dernière goutte de gnôle. Attention, on reste sur une valeur sûre, la charpente et les épices pour ce qu’il faut d’élégance. N’allez pas dénigrer les merveilles. Mais il y a ce je-ne-sais-quoi de sourire en coin à l’évocation de cette appellation entre Ardèche et Loire, départements de hauts vols. Les portes ouvertes du Domaine Barou, dans le cuvage familial transformé en bouchon, en rajoutent à peine au portrait : une dégustation vivante, un savoir-faire malicieux et cette capacité à peine masquée à réinventer discrètement. Une rigueur toute en nonchalance, une technique un peu lunaire (biodynamie) mais sûre d’elle (bah ouais… La lune). Emmanuel Barou fait du vin comme Zëro font de la musique. Ambiance film muet, cet air de ne pas y toucher en plein boom du tactile. Quand on a trop de choses à dire, on se tait ? Rencontre avec Emmanuel Barou, vigneron ; Frank Laurino et Ivan Chiossone, rockeurs.

La souplesse du poignet

Droit derrière ses fûts, métronomique, mécanique impassible, thermodynamique des fluides. Il y a un swing particulier de celui qui cogne. Appelons souplesse la capacité à tenir la rigueur avec élégance. Confirmé par l’intéressé, Frank Laurino, batteur de luxe : « travaille la souplesse de ton poignet, c’est la base d’un batteur ». Inutile de forcer les passages, une claque sèche est aussi vigoureuse qu’une grosse fessée. C’est toute la subtilité de la musique de Zëro, jamais agressive mais suffisamment intrigante pour laisser planer la crainte. Jamais facile mais sans se départir d’une ironie ultra-référencée. Profonde mais pas chiante, du post-blues qui passe du rire aux larmes, tout en souplesse.

« Je voulais faire une cuvée spéciale, j’ai pris mes plus vieilles vignes, plantées sur les parcelles les plus frustres, trier les plus beaux raisins pour faire quelque-chose de spécial. On déguste avec mon œnologue : rien, pas de différence. A quoi ça sers de se casser la tête pour un résultat à peine différent ? » Inutile de forcer les choses, rouler les mécaniques n’est pas son genre. Mais chercher toujours et encore, évoluer dans des allers-retours entre savoir et faire. Alors on reprend le processus, on ausculte le rythme des transformations et en souplesse on corrige, on change discrètement les méthodes pour caresser le raisin dans le sens de sa pellicule chargée. « J’ai vinifié directement dans les barriques, j’ai repris cette vieille pratique, on a rien inventé. En douceur, je macère, j’accompagne les échanges entre le fruit et le bois. On a juste adapté le travail des anciens ». Et ça donne Terra Nostra, un St Joseph profond. Texture soyeuse, tanins fins et serrés comme disent les pros, il caresse la langue mais ne l’endort pas, suffisamment de fraicheur comme un larsen contenu, une forme d’opulence mais pas effondrée. Avec la subtilité de celui qui sait s’effacer à temps, il me laisse déguster.

Extraire et transformer

Ils le disent eux-mêmes sans fausse modestie « on a vraiment rien inventé ». Mais ils travaillent une matière comme personne : le rock’n’roll, la noise, le blues, la no wave ; ils télescopent et synthétisent, virtuoses manipulations des références, ces gars qui à 20 ans kiffaient la vibe avec Lee Ranaldo ne peuvent s’arrêter à un post-quelque-chose, sinon un juste équilibre entre les punks et les perruques blanches réunis par des épingles. Emmanuel Barou garde ce regard amusé et toujours neuf sur son travail : « j’ai repris le travail de mon père, le domaine est en bio depuis plus de 40 ans. » Dans la continuité, une histoire de famille que l’on respecte et qu’on fait évoluer calmement, des acquis que l’on intègre en douceur aux améliorations et changements de technologies. En souplesse, toujours, sans se départir d’un doute salvateur ni d’une tranquillité désarmante « l’année passée j’ai perdu ma production, mauvais suivi, en bio ça pardonne pas… On se rattrapera la prochaine ». Cette ironie de celui qui en a vu d’autres, qui en verra d’autre. Comme dirait l’autre ici « Désolé j’ai merdé ».

Extraire et transformer, synthétiser pour re-créer, sans cesse, un processus de création en spirale que décris Ivan « En gros on improvise, on improvise…on fait des reprises pour déconner quand on en a marre d’improviser…et quand on aime bien un truc, on essaye de rejouer ce truc ; et si on y arrive et que ça continue à nous plaire, ça devient un morceau ». Avec la tentation de recourir aux facilités, aux technologies, aux substituts, à l’infinité des possibles qu’ils soient guitares, synthés, thermo-régulateurs ou autres, il faut parfois avoir ses limites comme ambition. Cette économie des moyens donne le juste regard sur les passages en fanfares des grandes mises en scène. Avec un sourire en coin, « on a rien inventé » … Domaine Barou ou Zëro, faire l’éloge des traditions en s’en moquant. Ouais t’as vu? la hype c’est où déjà?

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Les choses basiques

Ils ont ceci en commun : la cave. Lieu d’élaboration, d’affinage, de processus secrets avant de sortir au grand jour. A tel point que les industries du Roquefort continuent à nous sortir le coup du gars qui caresse les meules. La cave est magique, grottes aux trésors, effluves cachées et privilège de ceux qui entrent quand les autres s’arrêtent à l’écoute sur CD ou dégustation sur un tonneau dans le hall d’entrée. Pour pas fâcher le client on appelle cet accès interdit « vinothèque », c’est plus chic pour une pilule. Mais la cave est aussi l’image des réalités terrestres. Celles où ça bosse, ça manœuvre, ça chope de la corne sur les mains, ça se plante et ça ne doit pas se voir. Ce côté clope au bec de ceux qui usinent sans en faire des tonnes. « Va vider le sceau de pisse » me demande ce mythe de la caisse claire, comme un rappel aux réalités d’un luxe absent : un local sans chiottes. J’ai les mélopées de fast car en tête quand je retourne cette Terra Nostra dans la bouche, si riche et pourtant évidente. Caressante dans son équilibre boisé/fruité, tout en souplesse j’en oublierai presque de cracher. Tanins fin et serrés ? Enlève ton slim et danse sur les comètes fines et serrées de Zëro. Laisse aller ton poignet, c’est Frank Laurino qui te l’dit.

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