Nn’importe quoi. Tu essayes de faire un blog pointu : avant-garde musicale et exigence sommelière de tous les instants. Et pour ton premier live tu nous fais un bon gros concert de hip hop, moyenne d’âge 13 ans, bouchons à vis, Nuits Sonores et pistolets lazer. Et pourquoi pas un live tweet avec Jean Michel Aulas et une dégustation des vins Coppola ? Mais l’occasion était trop belle. Profiter du passage sold-out du gamin déjà daron dans le Rap Game pour tester quelques fioles de californiens surdosés, on n’a pas hésité. On a même osé faire une dégustation de vin en écoutant California Love. Et Ouais. Et quand Earl Sweatshirt a débarqué en bob à fleur, on a direct su que les Haterz avaient raison : amateurs d’expérience WTF sortez les verres INAO.

La sélection était assurée par Phileas Stravinarius qui nous avait dégoté pour l’occasion trois valeurs sûres West Coast : un zinfandel 2011 Pepperwood Grove de la maison Sebastiani and sons, et 2 pinots noirs de la Sonoma Coast : domaine Ojai Bien Nacido et domaine Kistler en 2012. L’idée était d’approcher les vins californiens par une double entrée : le versant classique, dans la catégorie opulence et puissance, et un versant qu’on imaginait plus romantique, avec des domaines travaillant le pinot noir à la « bourguignonne » faisant échos au « Burgundy » d’Earl Sweatshirt.

Zinfandel et Talk box :
une histoire de piscine américaine

Michael nous précise « le zinfandel est un cépage originaire des îles au large de la Croatie. Il retrouve en Californie le même genre de climat : chaleur torride, sols pauvres, longues périodes de sécheresse ». Son adaptation aux terroirs californiens s’est faite sur plusieurs générations, évoluant au gré des innovations vers ce qu’on goute aujourd’hui : une bombe sirupeuse aux sombres reflets violets, alanguie dans nos verres. Le nez est un mélange explosif, les échanges entre participants sont vifs pour le décrire … « je sais pas trop ya beaucoup de vanille, de mûres très sucrées, y’a du fruit et des épices ». Ah ouais. En fait c’est un best of de l’american way of life : sauce barbecue, cherry coke, sirop d’érable. On est transporté direct au bord d’une piscine, viandes grillées au monoï ou marinées au bacon. L’ensemble ficelé se boit aussi facilement qu’écouter les quelques tubes sélectionnés pour l’occasion : 2Pac, Dr Dre, Warren G. Obligé, ficelle toujours. Ce hiphop gouleyant qui a puisé dans la funk la rondeur et le sens du bondissement, y rajoutant un G par un détour pervers. L’histoire de California Love est à ce titre magique : plusieurs couches de sampling (Joe Cocker, Zapp, Ronnie Hudson), revitalisation de vieilles gloires funk (Roger Troutman), restauration de gadgets de musiciens bricoleurs (la talk box est cet impayable tuyau qui module physiquement la voix pour en faire le refrain imparable que tous fredonnent).

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L’aventure se poursuivra à travers le gangsta rap et ses synthés sirupeux, la talk box évoluant vers le beaucoup plus digital vocoder puis le software autotunes rappellera à tous que la voix est une onde qui se canalise facilement. Ces modulations préconçues deviennent les arrangements indispensables à une musique efficace, directe et évidente. Bricoleurs comme les vignerons trafiquant le zinfandel pour en faire la bombinette que l’on connait : modulée pour cartonner, toutes les fausses notes éliminées avec l’efficacité d’un correcteur d’hauteur tonale. Michael explique encore : « il fait tellement chaud que les mouts sont souvent trop sucrés ; les levures ne peuvent pas travailler (ndlr = c’est de la confiture > conservation par le sucre) alors on vinifie en rajoutant de l’eau pour diminuer la concentration et ensuite on va retirer l’eau par osmose. L’ensemble des opérations apporte alors ce gout caramel caractéristique ». Trop sucré, hyper infusé, ce big-mac viticole sonne pourtant remarquablement bien avec l’immortel Amour Californien, récemment réapparu chez le très tendance Kendrick Lamar. Un packaging audacieux d’une évidente fonctionnalité (étiquette groovy, bouchon plastoc réutilisable), une bouche épicée et charnelle, tout est fait pour que le plan se déroule sans accrocs. California Dreaming, shake, shake it baby. La transition est alors parfaite vers un hip hop qui va s’éloigner violemment des standards fastoche du funk, piocher dans la sub culture US des monstres et des caniveaux mal rincés, élargir sa musique vers le bizarre et puiser dans la finesse du jazz des rythmiques célestes.

Odd future :
sueurs froides sous les tropiques

Je vais pas me fendre d’un article de fond sur l’histoire du hip hop. Mais comme dans le pinard on peut pas tout gouter, je sélectionne arbitrairement et donc grossièrement deux albums qui vont sacrément rafraichir l’ambiance un peu peinarde du hip hop NBA qui en 1995 se dirige tout doucement vers une canonisation des standards old school (Wu Tang), une institutionnalisation de la réussite aussi peu risquée que la finance publique (Jay Z) ou un délicieux grand n’importe quoi rasta-porno-moquette (Snoop). C’est en 1997 que Company Flow rameute deux monstres dans les studios et balance sans pitié un Funcrusher plus qui restera fondamental à plus d’un titre : abstracts lyrics, productions exigeantes, beats chelou et surtout ambiances oppressantes à chaque coin de mesure. Le disque craque par tous les pores et la frousse sous-jacente n’est pas juste sociale (quartiers-pistolets-trafics illicites) mais reptilienne comme un cauchemar dont tu oublies la forme mais pas le fond (refoule-résiste-auto-défense).

Références dark, cartoon glauques, instrus décomplexées, flows explosifs, même les sitars chez eux perdent leurs vertus spirituelles pour devenir le miroir de ta folie. Et puis en 2004 Madvillainy  produit par le boss du label Stones Throw (Peanut Butter Wolf, basé à L.A.) rassemble deux héros du hip hop : Madlib et MF Doom. Génial album affamé de culture pop, insatiable dans son exploitation du sampling (en vrac et dans le même disque Zappa, Sun Ra, Georges Clinton, Steve Reich, The Temptation…), ode à la MPC 1000, explosif de créativité, parfait mélange de culture nerd et de boulimique du mp3, mais aussi jusqu’au boutiste car sans renier le plaisir de pondre des tubes, cet album sait utiliser le concept et le mener loin : morceaux courts, pas de refrains, flow ultra stylé et pourquoi pas allons y carrément de l’accordéon dans le hip hop. Il préfigure un jeu devenu aujourd’hui snobisme : piocher dans une culture pop avec un air érudit, comme s’il était naturel de passer Booba/Boulez dans la même soirée. A l’aise. Au calme.

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Il fallait faire ce détour pour arriver nulle part. Car lorsqu’ils débarquent en 2007 le crew Odd future (OFWGKTA) va mettre tout le monde d’accord. Mais leur nulle part a des racines que l’on devine. Odd future déboite tout car il a la street cred’ qui en fait direct le Wu Tang 2.0, les hipsters adorent car ils mettent des chaussettes mickey, les noms de scène super classes sont déjà des marques établies (Tyler The Creator, Franck Ocean, et bien sûr Earl Sweartshirt ou le duc du maillot à transpiration, plus facile à porter que Thebe Neruda Kgositsile son vrai nom), les visuels sont cartons (débiles et ultra référencés) ce qui en fait rapidement les boss du mash up mainstream/undergore. Quand Tyler construit un morceau autour d’un coassement de grenouille rouillée je retrouve le sens du challenge de Company Flow (qui avait pondu un morceau construit autour de hurlements sur Little Johnny), quand Earl Sweatshirt écrit burgundy je retrouve cette aisance à manier un patrimoine de musique américaine que l’on retrouve chez Madlib et la tortrue intérieure de MF Doom.

« What’s up nigga ? Why you so depressed and sad all the time like a little bitch ? What’s the problem man ? Niggas want to hear you, dont nobody care about how you feel, we want raps nigga » lui demande Vince Stapple en intro de Burgundy, parfaite illustration de cette introspection cruelle mise en scène pour un public affamé d’histoires sordides. Et quand cet accord génial de simplicité ici tutorié vient donner la forme finale, le morceau s’envole déjà dans les classiques du hiphop. Alors ce fut grand et honorable de retrouver le duc de LA pour déguster des vins que l’on espérait loin de la facilité du premier zinfandel et plus favorables à l’introspection. Oui, c’était l’idée de départ … Alors on a ouvert les pinots noirs en pensant tranquillement à tout ça, nos addictions mortelles en ombre menaçante.

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Une pub dit un truc du genre : sans contrôle la puissance n’est rien (c’est un peu ‘le science sans conscience’ des fabricants de bagnoles). Les deux pinots dégustés ce soir sont dans ce registre : puissance, grosse attaque, grosse impression. Un vin qui fait vroum vroum dans ton pif et qui cartonne ta bouche. Si Kistler est une maison US connue pour ces méthodes bourguignonnes, rendements limités, éloges Parker, levures indigènes on reste dans un registre puissant et vivace. Le nez dans le verre mon voisin me demande « t’aurais deviné que c’était du pinot toi ? ». Expérience amusante, on a du mal à reconnaitre, on renifle, on cherche nos marques. Pas de références pour apprécier, je suis un peu perdu par ce côté très alcoolique, ma voisine trouve que ça ressemble à du sirop de sureau. On compare, on fait gouter à Earl.

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On avait pour l’occasion ouvert un Côte de Beaune certes un poil réduit mais illustrant parfaitement l’élégance et la minéralité de la Côte d’Or (Le Clos des Topes Bizot, 2011). Il compare les deux, on imagine la différence entre le shit et la beuh, chacun ses références et son outillage pour parler du vin. On bifurque vers l’idée de pureté, on évoque sa Californie et sa musique, le lien à la funk et au jazz. L’image donnée par le gangsta rap et la réalité plus complexe que vivent aujourd’hui les jeunes (Earl a tout juste 20 ans …). Qu’ils soient dorés ou cramés, les rêves oscillent entre glisse (skate) et croisière aérienne (drogue encore). « Il fait beau dehors mais nos intérieurs sont sombres » balance un participant au MC qui apprécie la formule.

Il fait beau dehors
mais nos intérieurs sont sombres

Retour aux bouteilles, on trouve au final deux vins agréables, carrés, hyper taillés pour faire plaisir. Certains les trouvent trop sirupeux et tapageurs, d’autres sont comblés par l’efficacité et en redemandent. On glisse alors tranquillement vers le show qu’Earl s’apprête à délivrer. Juste avant et pour le fun je lui ouvre une Babiole de Calek : vin nature, odeur d’écurie, ça bouge dans le verre. Les connaisseurs pestent direct à l’odeur et balancent dans un mouvement de recul « c’est plein de défauts, ça pue », un participant s’enflamme carrément « du jus de raisin fermenté c’est pas du vin » (je croyais que s’en était pourtant une bonne définition). Savoureuse mise en bouche pour la prochaine dégustation, déjà sur une belle base polémique. Chic. Les vins garages sont-ils pop ? On y répondra quelques jours plus tard. En attendant le show que délivre Earl est à l’exacte image des pinots de Sonoma : taillé pour le plaisir. Une nonchalance calculée qui cache un professionnel déjà rodé, flow hyper carré, maitrise de chaque beat il impose son flow comme un tanin qui structure une palette aromatique infernale.

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Seul au micro il tient une baraque de 800 personnes surchauffées par les infra bass balancées par DJ Daytona. Efficacité du lourd et de l’effet physique de la musique : les infra bass sont à la musique ce que l’alcool est au vin. Entertainer dans l’âme, comme les pinots californiens il n’hésite pas à surjouer la puissance, son DJ balance carrément des bruits de mitraillettes après une vanne au public. La même chose au stade de France ferait passer nos MC pour des clowns, ici c’est avec style désarmant et ça fait marrer tout le monde, avant d’enquiller ses lyrics avec aisance. Il transforme vite le public en une grosse chenille de bras levés, puis un final en pogo calculé, discipline efficace sur des adolescents présents en masse, lessivés par un set net et sans bavure. Un Earl que l’on croit à l’ouest vient de coucher un live pro aussi fonctionnel que les bouchons à dévisser, quand les gimmicks old school laissent placent au génie du show. Sans contrôle la puissance n’est rien.

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Un grand Merci pour cette soirée à L’Epicerie Moderne, Disque Noir, Mickael Olivon et les participants à cette première.